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La mort à demi-mots

Kim Young-ha fait partie d’une génération d’auteurs qui n’a pas connu les privations de la guerre. Dans une Corée opulente, l’écrivain brosse le portrait d’une jeunesse en proie à un terrible mal-être, voire à une certaine décadence. L’ennui, qui dévore la presque totalité des personnages du roman, revient comme un leitmotiv. Trahit-il le mal-être d’une génération privilégiée qui profite en dilettante du travail accompli par la génération précédente ? Qu’est-ce qui pousse K à faire des allers-et-retours Pusan-Séoul à 180 Km/h au volant de sa Stella TX dont les baffles crachant de la musique à fond ont fini par exploser ? Est-il un avatar coréen du Patrick Bateman d’American Psycho recherchant frénétiquement à coller à l’image de la société de consommation projetée par les médias ? K offre encore plus de points communs avec le personnage de James dans Crash de Ballard, roman faisant lui aussi l’apologie de l’autodestruction (J’ai le droit de me détruire est le titre original coréen de La mort à demi-mots). Comme James, l’ennui et le mal-être moderne de K s’épanchent dans l’expérience de la technique. « La vitesse a été le dieu de K pendant des années, ce n’est pas un dieu très miséricordieux”. Ce culte de la technologie, maladif chez beaucoup de coréens, encourage ici le personnage à des pratiques transgressives de plus en plus extrêmes : “Le dieu de la vitesse ne lui offre même pas la chance d’avoir un bon accident. Jamais il ne lui donnera une Ferrari ou une Lamborghini, qui dépassent facilement deux-cent cinquante kilomètres heure”. Un désarroi complexe, symptomatique de nos sociétés modernes. Aux lassés de tout, le remède proposé par l’auteur est une mort douce. 

Thomas GILLANT


LA MORT À DEMI-MOTS
KIM YOUNG-HA
Traduit du coréen par CHOI Kyungran et Isabelle BOUDON
Philippe Picquier, 138 pages, 6.10 €

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