Courant juin, le campus de l’université Yonsei affichait fièrement dans tous ses recoins une banderole bleue immense sur laquelle était rappelé que Bong Joon-ho, lauréat de la Palme d’Or au festival de Cannes pour son film Parasite, avait fait ses études dans cette même université.

Palme d’or méritée, Parasite est un régal, un feu d’artifice qui n’épargne personne, n’hésitant jamais à côtoyer plusieurs genres qui vont du suspens à la bouffonnerie. La police y est toujours aussi maltraitée, incompétente, ne tenant pas sur ses jambes, comme dans bon nombre de films du cinéaste dans lesquels les chutes de policiers abondent.

C’est tout d’abord un film sur une famille un peu déglinguée, qui vit dans une maison en sous-sol, tous les membres sont chômeurs et gagnent leur vie en pliant des boîtes de pizza, plat exotique en Corée. Le père qui a échoué dans sa précédente entreprise tombée en faillite échoue encore à proposer un nouveau système de pliage des boîtes. L’échec dans cette famille est structurant. Mais la galère ne semble pas avoir de prise sur cette famille, solidaire, qui prend du bon temps dans sa pauvreté, où les rires fusent et dans laquelle la maturité ne semble pas devoir prendre souche. Pas de misérabilisme ici, la pauvreté peut être cocasse.

Mais ne nous y trompons pas, la solidarité dont fait preuve cette famille ne vaut que pour elle-même. Elle ne s’exprime pas à l’extérieur du cercle familial. Pour investir une famille riche et prendre la place de ceux qui occupent une fonction à l’intérieur de cette famille, ils n’hésitent pas à faire licencier d’abord le chauffeur, puis la gouvernante, en s’appuyant sur la crédulité de la maîtresse de maison, aussi charmante que lunaire. Voilà comment, petit à petit, le frère, puis la sœur, puis le père et enfin la mère prennent place dans la maison de nouveaux riches. Le fils donne des leçons d’anglais à l’adolescente de la famille, la sœur s’invente une compétence en art thérapie, le père prend la place du chauffeur et la mère de la gouvernante, tous deux licenciés à la suite de machinations. Et voici notre bande d’usurpateurs installée dans une magnifique villa d’un quartier huppé. Les quatre pauvres et les quatre riches vivent désormais sous le même toit, chacun y trouvant son bonheur. Sauf que les riches vivent dans l’ignorance que les pauvres vivent à leurs crochets.

Le scénario est magnifiquement mené, et on peut deviner à l’avance toute l’imagination dont les pauvres devront faire preuve pour ne pas être découverts. On pourrait se réjouir que les riches se fassent duper aussi facilement. Sauf qu’ils sont terriblement sympathiques ces riches-là. Beaux, gentils, préoccupés par leurs enfants, la maitresse de maison est juste dans la lune et le maitre de maison surtout soucieux que l’on ne dépasse pas la ligne imaginaire mais socialement définie entre lui et les subalternes, entre lui et les pauvres. À cette condition, toute confucéenne, il est formidablement sympathique ce monsieur ! La famille Ki-taek qui, à aucun moment ne se situe dans une perspective de lutte, cherche juste à profiter d’une situation qu’ils ont eu l’intelligence, voire la maestria de créer. Si la misère n’est pas toujours révolutionnaire, elle est souvent la source de créativité. À la différence de ses précédents films, Bong Joon-ho semble avoir accepté la nouvelle donne sociale. Si une minorité se bat encore pour une vie plus juste, la grande majorité des ultra-dominés ont renoncé ; et au cœur de ce renoncement, il y a la pleine acceptation de l’injustice. Et si lutte il doit y avoir, c’est une lutte pour accéder aux privilèges plutôt qu’une lutte pour un idéal. En ce sens, Parasite est un film du désenchantement qui étreint les sociétés libérales, qu’elles soient française ou coréenne.

Mais la veulerie de la famille de Ki-taek et l’inconsistance de la famille Park (la famille riche) va trouver un nouveau développement faisant de Bong Joon-ho un maître du suspens et de la bouffonnerie. Au sous-sol de la somptueuse villa vit un homme déchu. La narration est construite sur des symétries. Au sous-sol du quartier pauvre succède le sous-sol du quartier riche. Aux 3 plans de la maison succèdent les 3 plans de la narration. Au deuxième niveau, à l’étage, on y trouve l’idylle naissante entre le garçon pauvre et l’adolescente riche, ainsi que le rapport flou entre la fausse spécialiste d’art thérapie et le gamin qu’elle est censée soigner. Au premier niveau, au rez-de-chaussée, c’est le lieu de tous les quiproquos et des faux-semblants. Et au troisième niveau, au sous-sol, vit cet homme ruiné, par la faillite de Ki-taek, mari de l’ancienne gouvernante et qui, comme un parasite lui aussi, vit la nuit sur les réserves de la famille riche. Et donc, il nuit à l’occupation des lieux par la famille de Ki-taek. C’est adroit, très adroit que de faire se battre les pauvres pour continuer leur petite exploitation du confort. 

Au mois de juin en Corée, nous avons eu l’occasion de discuter de ce film avec des amis coréens. La grande majorité d’entre eux regrettaient que Bong Joon-ho ait montré une Corée qui « n’existe plus ». Cécité devant la réalité encore tenace et refus de voir la persistance de luttes d’une classe contre une autre, refusant aux uns le label de victimes et aux autres le label de bourreaux. L’œuvre de Yi Munyol (première période) a traversé mon esprit quelques instants durant. Côté français, j’ai rencontré des gens dévastés par le film, refusant sans doute eux aussi la terrible noirceur du film. Car, si nous rions beaucoup dans ce film — le plus souvent d’ailleurs —, on en oublie pas pour autant le malaise qui en surgit. Ne boudons pas notre plaisir, le film est jouissif, chef d’œuvre de drôlerie, de perfidie, qui laisse un arrière-goût d’amertume qui nous quitte difficilement, la projection achevée. La scène finale, inondée d’une pluie diluvienne (comme presque toujours dans les films de Bong Joon-ho, ne lave rien du tout. C’est bien ça le problème. La nouvelle répartition sociale du désir qui semble irréversible.

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