Memoria Poésies

C’est l’heure où le monde s’agrandit

« Pour ce qui est du reste, je pourrai en parler plus tard, beaucoup plus tard. »

L’anthologie délivrée par les éditions Bruno Doucey présente cette fois-ci onze poètes de notre temps, nés pendant les périodes de dictatures militaires (1961-1987), après les terribles épreuves que vécut la Corée, occupation japonaise et guerre fratricide. Ils ont évité la faim, les privations, la perte d’êtres chers mais ils ont eu à vivre leur enfance sous la dictature militaire. Certains d’entre eux sont nés pendant la période Park Chung-hee, quand le pays entreprenait une modernisation à marche forcée, tandis que les libertés les plus élémentaires étaient verrouillées. Ils ont connu les débuts de la société d’abondance mais n’ont pas oublié une histoire qu’ils n’ont pourtant pas vécue. Il n’y a pas de poésie sans nostalgie ni hommage. Particulièrement dans la poésie coréenne où le han, ce sentiment composite, dans lequel se mêle le regret, la nostalgie, le sentiment de ne pas avoir eu la vie que l’on méritait, est si présent ; les souvenirs d’enfance ne sont jamais loin : « Père a fait toutes sortes de rudes besognes pour ce monde. Mais oui bien sûr ! Père mérite de dormir jusqu’à ce que décline l’ombre de l’Orme de Sibérie » (Moon Tae-jun) ou encore « Lorsque mon père […] rentrait le visage noir […] il chantait comme le canari qui détecte le gaz toxique dans les houillères » (An Heon-mi). Ces poètes ont assisté à la multiplication des grands magasins, à la rénovation des villes et des villages, aux journées de travail à rallonge, aux premiers embouteillages, à la dislocation de la cellule familiale. Ils ont vu la Corée moderne naître, en même temps que le désenchantement du monde, les promesses du capitalisme et ses mensonges, les guerres, la partition du monde. Et la nostalgie. Park Joon pense à son père : « Il sentait l’odeur de Grand-père qui avait vécu seul au bord du ruisseau de Jongnam-dong, il y avait quarante ans. Père a pleuré, appelant père ! » Ou encore : « dans la maison de Paju vivait seul mon père, qui n’avait pu mourir comme il l’aurait voulu de son vivant. »

Dans cette période de bouleversements sans commune mesure, Kwak Hyo-hwan, poète de la bifurcation et de l’absence puise dans le souvenir l’espérance nécessaire à chaque jour : « J’ai pleuré une petite portion de larmes ce matin pour ne pas tout pleurer d’un coup » au risque que « une étoile filante [soit] tombée épuisée par l’attente ». Le poids de l’époque est si lourd que Lee Byun-ryul trouve la force de résister dans son désir de « Revenir dans une vie antérieure » ; quand la solitude deviendra de plus en plus étouffante, il s‘imaginera dans une chambre d’hôtel, le téléphone sonne et un voisin de chambre lui dit : « Est-ce qu’on peut se parler un peu ? » Solitude, désaccord, menaces d’éclatement de toutes sortes. Lee Young-gwan en vient à souhaiter « l’envahissement de la planète par les extraterrestres », seule chance pour que le monde se réconcilie avec lui-même et les pays fassent front devant l’envahisseur.

Entre cette génération de poètes et celles qui la précèdent, un fil puissant les relie. C’est le sentiment que l’on éprouve, quand à la lecture, le souvenir de poèmes plus anciens revient à la surface. Certes le langage est passé par là, et le poète contemporain ressemble peu à son aîné, mais la continuité se ressent, la dette même envers les plus anciens. Il faut bien que « cette génération déboussolée mais réellement engagée au chevet d’une humanité en souffrance » tel que le dit si bien Ysabelle Lacamp dans sa préface, poursuive sa quête spirituelle et sa recherche d’altérité, dans un monde décloisonné. D’où l’importance de la place que prend la descendance, chaque génération voulant le mieux pour ses enfants, au risque que la Corée se retrouve dans une contradiction difficile à dépasser : préserver le temps de l’enfance versus investir le temps de l’enfance : « Tiens donc ! Mère a arrosé le chagrin de mon corps a poussé dru comme un haricot jusqu’à la lune » (Kim Sun-woo). « Le garçon pleurait. Ses larmes tombaient en faisant un bruit que nul n’avait encore entendu » (Jin Eun-young). Shin Bo-seon pleure « Les enfants frémissant de solitude sitôt nés ». Les poètes présents dans ce recueil nous aident à penser, à aimer ou à détester un monde coincé entre un passé à retenir de toutes ses forces et un présent qui n’en finit pas de décevoir. Mais nulle pleurnicherie dans ce recueil, la beauté restera à jamais à conquérir : « Ô Orlando, nous avons survécu à toutes ces tristesses » (Jin Eun-young)

Ce recueil illustre une des facettes de la poésie coréenne. Loin de nous couvrir de désespoir, c’est à une formidable espérance dans une humanité renouvelée, moins âpre au gain, et plus sensible à la poésie, que ces auteurs nous conviennent. Le recueil est traduit par Kim Hyun-ja, infatigable traductrice et présentatrice de la poésie coréenne à qui on doit aussi les notices biographiques des poètes, en fin de volume.


C’est l’heure où le monde s’agrandit, onze poètes coréens de notre temps
Traduit par Kim Hyun-ja, préface de Ysabelle Lacamp
Editions Bruno Doucey, 2021, 20€.

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