Chroniques Manhwa Memoria

Ma vie en prison

Un manhwa pour témoigner de la lutte et rendre hommage à ceux qui la mènent au mépris de leur propre liberté.

Alain Delissen
Directeur d’études à l’EHESS, Centre de Recherches sur la Corée. CCJ CNRS
engagement
On lira aussi Traité comme une bête où Park Kun Woong raconte le martyre de Kim Keun-Tae, Président de la Fédération de la jeunesse démocratique, puis dirigeant de l'Alliance nationale démocratique de la Corée, emprisonné à Namyong-dong en septembre 1985 et torturé pendant vingt-deux longs jours, avant d’être condamné à cinq ans d'emprisonnement pour violation de la loi sur la sécurité nationale. La Boîte à bulles, 2019.
enfance
On lira aussi La vie des gosses, témoignage sur l’enfance dans les années 80 dans les quartiers pauvres des villes de province, encore en lien toutefois avec la nature. Kana,2008.

Ma vie en prison de Kim Hong-mo

Que de résonances actuelles, de par le monde, dans Ma vie en prison, ce récit autobiographique des années 90. Kim Hong-mo est un manwhaga reconnu, publié en France, qui vit aujourd’hui dans l’île de Jeju, à l’abri des coups de matraques, et des arrestations arbitraires. Arrêté alors qu’il était vice-président du syndicat étudiant de l’université Hongik, il revient sur ces quelques mois passés en détention préventive entre mars 1997 et 1998 lorsqu’il attendait son jugement pour atteinte à l’ordre public, avant d’être transféré dans une prison. La préface d’Alain Delissen constitue une introduction historique et une analyse fine de l’ouvrage.

C’est une histoire individuelle qui s’inscrit dans la tradition historique en Corée de lutte étudiante contre d’abord la colonisation japonaise, puis la dictature de Park Chung-hee, et ses avatars tardifs, dont Hwang Sok-yong, le grand écrivain engagé coréen, a lui aussi fait les frais, jusqu’ à la reconquête du contrôle des idées par la présidente Park Geun-hye, et sa fameuse liste noire sur laquelle figurait Kim Hong-mo parmi au moins neuf cents autres noms.

Dans ce récit humaniste et humble, l’auteur rend hommage à ses codétenus qui l’ont entouré et soutenu parce qu’il était un étudiant rebelle, qu’il osait tenir tête au pouvoir dictatorial et revendiquer la justice sociale et la liberté d’expression. Un soutien qui s’enracine dans l’histoire des révoltes sociales de la Corée, mais aussi de la Chine de Tien An men ou de l’Égypte de la place Tahrir. Une forme de reconnaissance de la valeur du savoir et de ceux qui le détiennent surtout lorsqu’ils l’utilisent pour revendiquer contre l’abus de pouvoir. La littérature asiatique témoigne de cette fraternité entre classe ouvrière et étudiants, qui n’existe pas vraiment en Occident.

Pour autant en Corée du Sud, l’esprit révolutionnaire est encore souvent associé au traumatisme de la guerre civile et à la dénonciation des « Rouges ». Tout ce qui de près ou de loin peut s’apparenter à la contestation est stigmatisé. L’incitation à l’individualisme, à la réussite personnelle, ont miné l’esprit collectif et responsable des Coréens. Pourtant la dénonciation de la corruption endémique, de l’oppression antisyndicale, anti-contestataire, de la négation de la liberté d’expression est également une constante sociétale qui apparaît dans la littérature sous toutes ses formes, le cinéma et même les séries télévisées.

Kim Hong-mo choisit de bâtir son récit en quatre parties, comme les quatre saisons de son incarcération, dans lesquelles alternent les scènes de la vie carcérale et celles du souvenir :  d’un côté, l’enfance pauvre dans le Jeolla-do du sud, région historiquement contestataire, le père ouvrier qui se tue à la tâche, la résistance face à l’humiliation de sa condition dès l’école primaire, le difficile combat pour réussir l’entrée à l’université, la déception par rapport à l’académisme de la formation. Et puis, l’entrée dans la lutte à une époque où la société coréenne pensait en avoir fini avec les vieux démons autocrates, mais que le président Kim Young-sam a rapidement rappelée à l’ordre. Par exemple en ordonnant l’enfermement des étudiants dans la faculté de Yongsei, lors d’une manifestation en faveur de la paix entre les deux Corée, présentée par le pouvoir aux médias comme une occupation illégale. À la suite de quoi, cinq mille étudiants, et étudiantes, ont été arrêté.e.s. Car l’auteur n’oublie pas de souligner la part active qu’ont pris les femmes dans la lutte pour la démocratie.

De l’autre côté, Kim Hong-mo raconte le quotidien de la vie carcérale, ce microcosme externalisé de la société, mais sans reproduction des barrières sociales du moins entre détenus, où le gangster peut être lecteur des grands auteurs coréens et autodidacte, et le militant se laisser aller à la veulerie par désespoir. Mais là aussi la lutte s’impose, pour le respect des prisonniers, l’amélioration des conditions de vie, grâce à une forte présence étudiante, organisée et rompue aux rapports de force et qui n’hésite pas à agir. Car le militantisme est toujours un levier de la résistance.

Le dessin à l’encre noire, médium de l’expression artistique traditionnelle et de celle du savoir, trace d’une écriture personnelle les portraits expressifs des protagonistes de cette tranche de vie. Pas de couleur en prison, pas d’apparat ni de decorum (Kim Hong-mo aura du mal à reconnaître son ancien chef de cellule lorsqu’il le reverra en costume de ville, comme si le fait d’être dépouillé de tout artifice vestimentaire permettait de voir l’essentiel d’un homme), mais dans cette cellule-là en tout cas, le partage, la solidarité et l’entraide sont de rigueur. Et l’adhésion aux combats qui va tout spécialement soutenir le moral et la raison de Yongmin (Hong-mo) lorsqu’il va déclencher des luttes internes et une grève de la faim. D’où une attention portée à l’expressivité des visages et des attitudes corporelles, qui nous font pénétrer l’intime sans voyeurisme, mais avec la reconnaissance de celui qui sait ce qu’il doit et à qui il le doit.

Le cadrage dans l’ensemble est régulier et sobre, comme la vie carcérale, mais c’est dans le choix de l’angle de vue, les positions des corps, le surgissement du gros plan et même l’épaisseur variable du trait, c’est-à-dire dans sa langue de dessinateur, que Kim Hong-mo traduit l’oppression et l’empêchement, dans une suggestion est tout en finesse. Comme dans la portée symbolique des choix de texte rapporté, le détail des messages clandestins dans la prison, le texte des banderoles des manifestants, ou les slogans  qu’entonnent tous les détenus et les manifestants. Les quatre vignettes qui illustrent la division du récit représentent l’intérieur de la cellule, et suggèrent le contexte de la suite de l’histoire. Mais Kim fait le choix d’une perspective plongeante verticale et cette façon de visionner l’univers carcéral revient dans le courant du récit jusqu’à occuper une page entière où l’on voit Yongmin/Hong-mo prostré seul dans un carré de quelques centimètres tout au fond du puits profond de son enfermement.

Avec souvent une petite touche d’humour pour alléger l’atmosphère, le ton reste factuel, assez neutre par rapport à la force de l’image. Mais Kim Hong-mo n’oublie pas de montrer l’exiguïté des cellules, seize m2 pour la sienne, et leur surpeuplement, la promiscuité, le rationnement même de la toilette, les mauvaises conditions thermiques, très chaud ou très froid selon la saison :  si sa vie n’est pas si terrible grâce surtout à ses compagnons, Kim Hong-mo ne sous-estime aucune de ces petites humiliations quotidiennes, même dénoncées de façon assez neutre, qu’il accentue par l’ humour noir.

Par contre, il s’autorise une forme de dramatisation lorsqu’il évoque les exactions policières et politiques contre les étudiants, et leurs répercussions sur l’intensité des luttes avec la terrible vague d’immolations par le feu parmi les étudiants par exemple dans les années 94-95, ou contre la société civile comme à Gwangju en 1980. Le trait se fait gras, les vignettes s’élargissent, le gros plan cadre sur les bouches hurlantes, sur les matraques qui s’abattent, l’apparition fantomatique d’un char sert également l’évocation de cette atmosphère de fin du monde.

Car l’œuvre est traversée par l’émotion d’un rescapé, d’un survivant qui déjà à l’époque se pose constamment la question : « À quoi a servi ma vie ? À quoi servira-t-elle ? »  Pour un jeune homme qui n’a vécu que dans l’action, dans l’instant, sans se retourner, sans s’attarder sur ceux qui l’entourent (il se le reprochera plus tard et prendra le temps de brosser le portrait des détenus de sa cellule), cet immobilisme, l’attente de la décision de justice, l’incertitude conduisent à la dépression et à la dévalorisation. La présence de nombreux étudiants dans la maison d’arrêt et la poursuite de l’action, lui permettent de résister mentalement ; il réalise que tous ces jeunes représentent pour les autres prisonniers la possibilité de faire évoluer leur statut dans la prison. La lutte pour le droit, encore et toujours. Mais pour l’auteur de cinquante ans, que l’évolution politique a finalement épargné, même s’il a figuré sur la liste noire de Park Geun-Hye, la culpabilité subsiste : pourquoi tant d’autres sont-ils morts ? Pourquoi ai-je survécu ?

C’est une œuvre engagée que nous livre Kim Hong-mo avec Ma vie en prison, un hommage à tous ceux et toutes celles qui luttent encore pour faire respecter leurs droits et leur dignité, que cette bande dessinée sert avec expressivité, avec force, avec conviction.


MA VIE EN PRISON
KIM HONG-MO
Traduit du coréen par LIM Yeong-hee
Kana, 224 pages, 18 €.


Documentaliste dans l' Education Nationale, et très impliquée dans la promotion de la littérature pour la jeunesse, j'ai découvert la production coréenne il y a plusieurs années, et j'ai été emballée! Je m'attache donc dans Keulmadang à en partager les délices avec les lecteurs, sans m'empêcher parfois de chroniquer un roman ou une bande dessinée pour les plus grands.

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