Dans Pachinko, tout est question d’identité. Lee Min Jin, l’auteure de ce roman, y décrit génération après génération une vie de famille sans cesse bouleversée par l’Histoire – avec un grand H – et ses conflits. Le récit débute avec un couple de pêcheurs qui donne naissance à un fils nommé Hoonie, qui lui-même, une fois adulte, se marie et reprend la pension familiale. Cependant, ce n’est pas avant la naissance de sa fille Sunja que l’histoire commence réellement. Née et élevée sur l’île de Yeongdo au sud de la Corée, Sunja voit sa vie basculer le jour où elle tombe enceinte d’un homme déjà marié, alors qu’elle-même n’a que seize ans. Pour garder la face, la jeune fille épouse un pasteur qui lui offre son aide et le suit au Japon où elle commence une nouvelle vie. On retrouve alors un sujet omniprésent dans la littérature coréenne : la colonisation japonaise. Les aspects de cette colonisation, qui dura de 1910 à 1945, sont souvent l’objet de romans et nouvelles d’auteurs coréens ; que ce soit pour évoquer les souffrances des femmes de réconfort, la discrimination des étudiants coréens, où les difficultés des unions nippo-coréennes.

En nous faisant suivre cinq générations d’une même famille, Lee Min Jin se donne ainsi la possibilité d’aborder tous ces sujets à la fois. Cette façon d’écrire n’est pas sans rappeler les œuvres de Pearl Buck, notamment sa trilogie de La Terre Chinoise (1931-35), où l’auteure se sert du point de vue d’une famille pour traverser l’histoire de la Chine. Ici, Lee Min Jin parcours le 20ème siècle en passant par les deux guerres mondiales et la guerre de Corée, sans oublier les bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki. On lit donc l’évolution d’une famille, mais aussi d’un continent. L’histoire débute en 1910 dans une Corée ultra traditionnelle, et se termine en 1990 dans une Asie complètement occidentalisée. « Il n’y avait rien d’ancien dans la maison – aucune trace de la Corée ou du Japon. » (p.453).

Cette perte d’identité qui semble à première vue n’être que matérielle, affecte surtout en réalité la génération d’après-guerre. Dans la famille de Sunja, ce sont ses fils qui se questionnent sur qui ils sont. Nés de parents coréens mais ayant toujours vécus au Japon, Noa et Mozasu ne rentrent dans aucune case. Pour les Japonais, ils sont trop coréens ; pour les Coréens, ils sont trop japonais. Coréens, japonais, un peu des deux… parfois même américains, tant la culture des États-Unis s’impose au Japon après la Seconde Guerre Mondiale. Alors que l’identité coréenne de la génération de Sunja et de son mari est indéniable, Noa et Mozasu peuvent dissimuler la leur, parler japonais sans accent, s’habiller à la mode du pays, etc… Et dans un Japon où la Corée est vue comme un pays inférieur et presque barbare, l’identité coréenne devient rapidement une tare, un défaut qu’on cherche à cacher, presque une malédiction. « Son oncle […] s’était apparemment suicidé faute de pouvoir être un japonais « normal ». » (p.570).

A cette question d’identité s’ajoute le secret autour de la naissance de Noa, qui se croit fils d’Isak, un homme pieux, loyal et respectable, mais est en réalité fils d’Hansu un mafieux qui n’hésite jamais à prendre ce qu’il veut et manipule la vie de son fils illégitime sans que celui-ci ne le réalise. C’est sur Noa que pèsera donc le plus ce trouble de l’identité, redoublé par le mensonge dont il est né. Ayant toujours pensé qu’il devait lutter contre les origines coréennes que son père lui avait léguées, la tâche se révèle encore plus insurmontable quand il s’avère qu’il se bat contre les origines d’un criminel.

Le style de l’auteure fait écho à ce mélange confus des ethnies ballottées par l’histoire ; tout au long du roman, Lee Min Jin emploi des termes coréens et japonais qui ne sont ni traduits ni expliqués. Si le contexte peut laisser deviner le sens de certains de ces mots, il est souvent nécessaire de faire une recherche pour les comprendre. Parmi ces mots inexpliqués, mais qui finissent par se comprendre, se trouve même le titre du roman, Pachinko, offrant ainsi un avant-goût subtil du ton de cette œuvre.


Pachinko
LEE Min Jin
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura BOURGEOIS
Charleston, 623 pages, 23,90 €

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