Romans Une société en métamorphose

À propos de ma fille

Roman de la rupture, "A propos de ma fille" oppose tradition et désir d'indépendance entre une mère et sa fille homosexuelle, dans une Corée en proie à la discorde intergénérationnelle.

Dans sa marche en avant que rien ne semble pouvoir arrêter, la Corée du Sud n’en finit pas de revisiter les valeurs culturelles sur lesquelles reposent le pays. Individualisme, LGBT, tatouage, discorde intergénérationnelle font désormais partie de la vie quotidienne coréenne. Le roman À propos de ma fille représente cette fracture qui existe entre une Corée du Sud contemporaine et une Corée d’autrefois, dans laquelle les mutations s’opéraient lentement.

À Séoul de nos jours, une mère accepte après bien des hésitations à accueillir sa fille, une trentenaire en situation instable, professeur non titulaire à l’université. Mais, surprise, sa fille vit avec une autre fille, et c’est à deux qu’elles veulent emménager chez la mère de la première. Lorsque la mère comprend que sa fille est homosexuelle, les événements ne vont pas se dérouler comme le bon ordre le voudrait, au moins dans l’esprit de la mère.  Comment cette mère coréenne, dans la soixantaine, peut-elle accepter que sa fille ne soit pas la digne héritière de la tradition dans laquelle on se marie entre sexes opposés : « Alors que toutes à leur âge cherchent un mari solide et responsable, à quel moment sont-elles sorties de la route ? » (p.37). Certes les mœurs évoluent en Corée mais pas aussi rapidement que les jeunes le voudraient. « Les homosexuels n’ont pas leur place dans le lieu sacré de l’université » (p.123). Emplie de honte et de colère, la mère devra composer face à ce couple inédit. Couple d’autant plus hors-normes que l’amie de sa fille est une occidentale qui ne s’en laisse pas conter.

L’intérêt de ce roman réside dans la description, page après page, de la Corée contemporaine et des relations ambivalentes mère-fille : « Dans la vie, si tu veux changer le cours des choses, attends-toi à de sérieux retours de bâton. » (p. 27). C’est désormais la vie quotidienne que vont devoir partager les trois protagonistes. La mère travaille dans une maison de retraite et s’occupe d’une grand-mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. On découvre, comme on a découvert en France à l’occasion du scandale des Ephad, le processus de rationalisation des coûts, au détriment du confort et parfois du respect des pensionnaires âgés.

Tout en douceur et délicatesse, le roman ne masque aucun travers de la société libérale coréenne, la difficulté de se loger, surtout pour les jeunes, la précarité de l’emploi, la rareté des postes à l’université. Avec les difficultés à vivre qui ont tendance à se multiplier dans ce pays d’Extrême-Orient, on découvre aussi comment se creuse le fossé entre les générations avec l’abandon des personnes âgées aux maisons de retraite qui fleurissent dans le paysage, une vraie rupture culturelle dans un pays où les ancêtres habitaient avec leurs enfants jusqu’à leur mort. Le roman sera donc un long dialogue à distance entre une mère déclinante et une fille en recherche de stabilité. La culpabilité d’une mère (« Les erreurs de ma fille sont mes erreurs », p. 41) et une fille bien décidée à assumer ses choix par la voix de sa compagne : « Nous ferons tout pour rester ensemble, quitte à renoncer à ce que nous avons » (p. 41).

À propos de ma fille se situe dans la veine des romans sur les ruptures que vit la Corée et notamment le problème de la coexistence des générations. Et cette difficulté à faire coïncider les cultures générationnelles se retrouve dans toutes les strates de la société : dans la famille, dans le couple, au travail.


À propos de ma fille
Kim Hye-jin
Traduit du coréen par Pierre Bisiou et Choi Kyungran
Gallimard, 2022, 176 pages,18€

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