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Chère Mamie, chère Maman

Dans ce roman empli de nostalgie, Baik Sou Linne relate l’histoire personnelle de trois générations de femmes d’une même famille.

Écrire le silence, les non-dits et l’absence constitue un des plus grands paradoxes de l’écrivain. Le langage fige et immortalise ce dont il s’empare tandis que ces trois éléments lui résistent spontanément. Dans son roman Chère Mamie, chère Maman, l’autrice sud-coréenne Baik Sou Linne relève ce défi en racontant par le biais d’Ina, sa jeune narratrice, l’histoire personnelle de trois générations de femmes d’une même famille. De mère en fille, entre pudeur et délicatesse, elle remonte le cours de leurs souvenirs et révèle les failles et les joies de leurs relations.

Le livre s’ouvre sur l’évocation nostalgique d’une maison d’enfance, nichée au cœur de la nature, et sur l’image d’un grand père disparu. C’est dans ce lieu originel qu’Ina retrouve sa mère et sa grand-mère après des années de vies dissociées, entrecoupées par de rares visites. Au cours d’une promenade sous les cerisiers en fleurs, dans la chaleur d’un salon obscurci par le mauvais temps, ou sur un lit d’hôpital, elle apprend d’abord à connaitre sa grand-mère dont elle admire la grande résilience. Elle imagine son enfance en Corée du Nord puis sa fuite vers le sud, son mariage malheureux et la séparation avec sa fille, jusqu’à ce qu’elle perçoive derrière le visage ridée de sa grand-mère l’image vaporeuse de la jeune femme coquette et déterminée qu’elle était.

« J’imaginais la chaleur de l’été dont se souvenait ma grand-mère : l’air chaud et parfumé, les vagues d’un bleu sombre, en roulements infinis sur le sable, sur des nappes de coquilles brisées, de brindilles de bois mort. Sous un soleil brûlant dans ce ciel radieux, attirée par l’immensité, elle s’était déchaussée et dévêtue sur le sable chaud pour s’avancer dans l’eau […] »

Les souvenirs entrainant d’autres souvenirs, elle met en perspective la solitude de sa grand-mère et la sienne. Sur le ton de la confidence elle évoque la relation conflictuelle qu’elle entretient avec sa propre mère, leur différence de caractère et leurs ambitions contradictoires. En découvrant les deux figures féminines de sa vie comme des individus à part entière, Ina remet alors progressivement en question les liens qui unissent les membres de sa famille.

Sous l’égide d’Annie Ernaux, Baik Sou Linne rompt avec l’écoulement traditionnel du temps dans les récits biographiques et propose plusieurs histoires enchâssées. Au gré des saisons et des pensées décousues de son personnage principal, elle propose au lecteur de réfléchir à la place de la famille dans la construction de l’identité individuelle. À cette occasion, elle met en lumière le caractère pharmakon des souvenirs qui ravivent autant qu’ils guérissent les plaies causées par l’absence et le passage du temps. Malgré son caractère très intimiste, ce livre-confession s’adresse à tous les lecteurs, fils ou filles, que le passé rend nostalgique ou que le futur angoisse. En l’espace d’un petit livre, le temps suspend son vol et nous permet de remarquer la timide poésie qui se cache dans les petits détails de nos vies quotidiennes : « Les discrètes toiles d’araignées dans la fenêtre des toilettes, la marque d’un rouge à lèvres, des grains de riz oubliés sur le bord d’une assiette ou sur une étagère […] »

De la manière la plus simple et prosaïque possible, l’auteure nous rappelle ainsi que lorsque tout va mal, que le temps s’accélère et que le monde autour de nous semble s’écrouler, la littérature ouvre des parenthèses et peut devenir un refuge à l’écart du temps et au creux de la mémoire, à l’image de la petite maison au portail bleu qui ouvre ce roman.


Chère Mamie, chère Maman
Baik Sou Linne
Traduit du coréen par Guillaume Jeanmaire et Arnaud Duval
Atelier des Cahiers, 64 pages, 9€.

A propos

Etudiante en Master 2 de Lettres Modernes, je me spécialise petit à petit en littérature comparée. J’étudie et je mets en perspective la littérature française et la littérature coréenne à travers des thèmes qui me passionnent comme le voyage, la mémoire et l’interculturalité. Je suis également une grande amatrice de cinéma, et en particulier de cinéma coréen.

2 commentaires

  1. Suzanne Grand dit :

    Bonjour, tout d’abord je vous souhaite une Bonne Année 2024.
    j’aimerai pouvoir acheter le livre Bail soul Linne, « Chère Mamie, chère Maman ».
    Est ce que je peux le trouver ou le commander en librairie ou le commander au Centre Culturel Koréen à Paris.
    je vois qu’il fait partie de Ateliers des cahiers.
    J’habite à Genève.
    au plaisir de vous lire, je vous souhaite une belle journée.
    Cordiales salutations
    Suzanne Grand
    PS: Je reçois votre newsletters, que j’apprécie beaucoup.
    mail: suzannegrand@bluewin.ch

    1. Jean-Claude De Crescenzo dit :

      Bonjour,
      Merci pour vos encouragements. Vous pouvez sans doute acheter le livre sur le site de son éditeur, ou bien le commander en librairie à Genève.