Romans

CH’ON Myonggwan – La baleine

La Baleine Par Ch
La Baleine
Par Ch’on Myonggwan
Editions Actes Sud – Novembre 2008
Traduit par Yang Jung-Hee et Patrick Maurus

Rendons hommage aux Editions Actes Sud et aux traducteurs de nous donner à lire ce merveilleux roman La Baleine.

Cet épais roman de près de 500 pages, le premier à être traduit en France, écrit par un auteur quadragénaire, il est né en 1964 dans les environs de Séoul, nous arrive dans la magie de la nouveauté et de l’inhabitude. La Baleine est le grand roman picaresque d’un auteur contemporain, que nous attendions depuis longtemps.

La Baleine est l’histoire de Kumbok, maman pas très belle de la tout aussi laide et muette Chun’hui. Partie de son village natal, elle va traverser quelques vies d’hommes, destins soudainement bouleversés par cette femme à l’étrange odeur, entêtante, attirante au point de transformer un puissant voyou en amoureux transi ou un colosse en légume avachi. Kumbok est de la race des femmes qui contestent, sans aucun mot pour le dire, le statut de la femme coréenne, assigné à l’ordre confucianiste.

La Baleine, c’’est Chun’hui, enfant d’une corpulence et d’une force phénoménales (pensez, 7kg à la naissance !), laide, muette et demeurée. Sur ce dernier point, on ne sait pas bien, mais tout porte à le croire. Son seul ami est un éléphant, un vrai, plein de sagesse, avec qui elle fait le tour du village, chaque jour sur son dos, et qui par delà la mort continuera d’être son conseiller et son confident. Au fil du roman, Chun’hui se prend d’amour pour la fabrication des briques, sous la conduite de Mun, beau-père, délaissé par Kumbok. Chun’hui va, jour après jour, fabriquer des briques, et sa réputation va grandir autant que sa propension à couvrir la Corée de briques de qualité, qu’elle continuera de fabriquer même lorsque le ciment de construction va faire son apparition et remplacer peu à peu la brique rouge, celle qui aura servi à reconstruire en partie la Corée d’après-guerre, avec l’influence et l’aide des américains. Chun’hui ne sait pas faire autre chose que des briques, pas plus qu’elle saura se disculper, après que, accusée à tort, cette fille simple et muette va finir en prison. Elle remplira de bonheur les parieurs, lors de tournois de force où elle gagne contre les hercules locaux, avant qu’un gardien –chef défiguré par Chun-hui en fasse l’objet de son sadisme.

Pendant ce temps, Kumbol, sa mère, trop occupée à monter des affaires, à s’enrichir et s’appauvrir consécutivement, pour s’enrichir à nouveau et construire une ville entière, dont un cinéma en forme de baleine.

Dans cet épais roman, les situations foisonnent, au travers de personnages, très peu dépeints au plan psychologique mais qui se révèlent d’une profondeur et d’une épaisseur étonnante, propres à nous familiariser immédiatement avec chacun d’eux. En toile de fond, l’histoire de la Corée est présente, mais en touches légères, partielles, jamais pesantes ni militants. Histoire survolé et satyrique d’une Corée passée en très peu de temps de la pauvreté à l’abondance sélective. Cette alternance de pauvreté et de richesse pousse Kumbok. A courir après la fortune, la gloire et les hommes, qu’elle consomme sans modération, jusqu’à devenir homme elle-même.

Ch’on Myonggwan fait partie de cette génération d’auteurs qui n’a pas connu la guerre de Corée et qui ignore donc ce qu’est un pays divisé. De même que les dictatures militaires et la dictature du développement ne peuvent que laisser une empreinte chez l’enfant ou l’adolescent qu’il fut. Ch’?n My?nggwan ne se sent pas obligé d’emprunter les presque figures obligées de la littérature coréenne, en abordant frontalement la tragédie coréenne. En se séparant des conventions narratives de ses aînés, il invente une propre langue pour dire la joie et la souffrance de ce pays paradoxal. Ch’?n My?nggwan porte une littérature décomplexée, qui affranchie de l’influence formant le soubassement d’une littérature ancienne, avance au milieu de formes narratives, avec un culot qui fait plaisir à lire, et qui annonce sans doute une nouvelle vague d’auteurs dont nous parlerons ici prochainement.

Ch’on Myonggwan privilégie l’outrance, la farce, le burlesque qui point régulièrement au milieu des drames et des tragédies. Il promène sur un registre large de conventions et de formes narratives, compilant scènes érotiques, gags, fantastique et polar, et le conte même qu’il réinvente à sa manière. En s’affranchissant des formes imposées, Ch’?n My?nggwan réinvente une littérature luxuriante qui le fit être comparé à Garcia Marquez, abordant des horizons étranges, sur lesquels il ne s’attarde jamais.

Mais le doute n’est pas permis, nous sommes bien dans un roman coréen, que la traduction restitue parfaitement, ne gommant rien des sons, des couleurs et des images, grâce auxquelles on se sait dans un roman coréen, bien que cette question de l’exotisme en littérature ait été abordée lors du dernier colloque de l’équipe de recherche Leo2T.

Plus moyen de lâcher ce livre. Il fait partie des romans à lire à petite dose pour ne pas finir trop vite.

On rit beaucoup dans ce roman, même si dans les multiples fonctions du rire, celle qui consiste à désamorcer une angoisse sourde, n’est pas la moins présente.

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