Essais Sciences Humaines

La Chamane à l’éventail

la chamane
La chamane à l’éventail, d’Alexandre Guillemoz, Éditions Imago, 2010

Voici un ouvrage que spécialistes et néophytes du chamanisme, et du chamanisme coréen en particulier, liront avec plaisir pour des raisons diverses.

 Les spécialistes préféreront peut-être l’ouvrage dirigé par le même Alexandre Guillemoz, directeur de recherche au Cnrs «Le chamanisme coréen, sous la direction d’Alexandre Guillemoz, numéro spécial des Cahiers d’Extrême-Asie, revue de L’EFEO, Paris, 1992». Ils auraient toutefois tort de classer le présent ouvrage dans les ouvrages de témoignage ou de mémoires car ils découvriront des questions, des positions, des principes et des cas de conscience que tout chercheur en prise avec son terrain se voit poser à tout moment. Et si ces mêmes spécialistes feront le deuil de théories et d’épistémologies, ils trouveront au travers de ce récit, outre ce qui a été dit plus haut, un formidable carnet de recherche, avec une volonté affichée de donner place aux propos directs et au « comment » plutôt qu’au « pourquoi » cher à nombre de chercheurs.

 Alexandre Guillemoz a consacré sa vie à l’étude du chamanisme coréen. Il a eu le grand mérite d’entreprendre ces recherches au moment où cette même recherche était plutôt centrée sur le recueil de chants et la transcription de rituels, à une époque où la Corée n’était pas le pays si ouvert et si moderne qu’il est aujourd’hui. Son travail est avant tout un travail d’immersion, de contacts directs avec les populations facilités par la connaissance de la langue et de la culture coréennes.

Le chamanisme (terme peu utilisé en Corée, auquel on préfère le terme de mudang traduction coréenne de chamane) est bien vivant en Corée. Sous certaines périodes de l’histoire, il a été méprisé, stipendié, interdit mais il n’a jamais disparu des pratiques populaires et même des pratiques nobiliaires. Ceci est certainement le fait de la co-existence pacifique des religions et de pratiques. Le syncrétisme coréen a été une constante dans l’histoire religieuse et philosophique du pays.

Certains pourront s’étonner du type de relation entre le chercheur et la chamane, voire mettre en doute la position adoptée par A. Guillemoz. Pour notre part, nous y avons eu à la fois la condition du succès de ce travail ethnologique et en même temps sa consécration. Le chercheur confirmé sait que la confiance est aussi difficile à obtenir de la part des intervenants d’une recherche, qu’elle en marque lorsqu’elle est obtenue, la réussite d’une rencontre. C’est une condition non suffisante mais nécessaire à l’observation elle-même. Mais dans le cas présent, il s’agit bien plus que de confiance. La construction d’une véritable relation, quasi filiale, qui aura sans doute posé pas mal de problèmes au chercheur on s’en doute, tant celle-ci représente un risque d’échec important pour la recherche elle-même.

Les non-spécialistes y trouveront eux l’histoire d’une rencontre singulière, celle d’un chercheur ethnologue avec son terrain de recherche et son objet de recherche au travers d’un Sujet singulier en la personne de Puch’ae (éventail en coréen) la chamane.

Un autre intérêt du livre réside dans le cheminement parallèle entre la vie de Puch’ae et l’histoire de la Corée depuis les années 1920 jusqu’en 1992, environ. On y découvre une Corée pas encore divisée au moment de la naissance de Puch’ae, mais déjà sous occupation japonaise. Une période de la Corée sur-active au plan économique des années 60-80, puis 1986 avec la réalisation à Paris de la première cérémonie chamanique, enfin 1992 avec la mort de la chamane et le devoir de mémoire que s’impose le chercheur. On passe donc d’une Corée d’une extrême pauvreté à la Corée de l’essor économique. Même s’il ne s’agit pas d’un ouvrage dans lequel l’histoire est très présente, la façon dont elle balise les propos de la chamane aide considérablement à se représenter le poids du chamanisme dans le pays. Car si ce poids est important, de nos jours encore, la situation des chamanes n’a pas toujours été enviable et l’ostracisme dont elles ont souffert à de nombreuses époques est là pour en témoigner.

Alexandre Guillemoz devenu « fils adoptif » de Puch’ae va recueillir au fil des ans et des rencontres l’histoire et les anecdotes de la chamane, sa vie de femme et de mudang, petite merveille de drôlerie et de sensibilité, de mystère aussi. Pour les connaisseurs de la Corée c’est un témoignage inédit sur la vie quotidienne à différentes époques, tout particulièrement avant la guerre de Corée et dans diverses situations de la vie sociale.

Mais bien entendu le cœur de l’ouvrage est construit autour de la « vocation » de chamane, les premiers signes de cette vocation, ses dialogues avec les Esprits et ses rapports avec ses clients, ceux qui lui demandent d’organiser des séances (kut).

« Pendant le Kut (cérémonie) l’Esprit monte et entre en nous. Alors quand j’entends certaines mudang proférer des trucs du genre : je me demande si je vais donner la mort ou bien la vie ?, c’est vraiment qu’elles n’y connaissent rien, ce ne sont pas de vraies mudang. Jamais les Esprits ne se conduisent comme ça. Les oracles annoncent toujours la vie ».

La première partie de l’ouvrage est un récit à la premier personne, celle de Puch’ae elle-même. Ce Récit de vie d’une mudang coréenne moment d’autobiographie est aussi celui de la révélation par laquelle l’Esprit descend dans la mudang (moment cocasse quant au moyen que l’esprit prend pour descendre, tel que le dit avec humour Puch’ae) et dans lequel on découvre aussi l’extraordinaire variété des Esprits, des divinités, des moments, des rituels, des objets…

Cette partie fera découvrir aux non-spécialistes l’extrême complexité dramaturgique des rituels, des cérémonies, des mouvements, des périodes, racontées librement par la chamane, une parole vive, alerte, amusante, critique. Évidemment le lecteur non averti aura du mal à trier, parfois à comprendre.

La deuxième partie, intitulée « La chamane et l’ethnologue » est un récit qui privilégie l’oralité, résultat de notes de terrain et de séminaires donnés dans le cadre des enseignements de l’auteur. Il est divisé en 4 parties dont le titre de chacune explicite un kut et scande, par là même, la rencontre de la chamane et du chercheur.

Cet ouvrage se lit avec plaisir, lecture facilitée par un appareil de notes très étoffé et un glossaire important permettant de comprendre le vocabulaire spécifique du chamanisme coréen.

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