Fiction Nouvelles

La route de Sampo

hwangsokyong-laroutedesampoHwang Sok-yong est né en 1943 en Mandchourie, où sa famille avait trouvé refuge pendant la colonisation japonaise. En 1945, sa famille s’installe à Pyongyang puis passe au Sud en 1948 pour fuir le communisme. Deux ans plus tard, il assiste au déchirement de son pays provoqué par la Guerre de Corée. En 1966, il est envoyé au Vietnam dans les rangs des troupes américaines. Il en revient traumatisé. Il confiera dans une interview accordée à André Clavel : « En arrivant au Vietnam, j’ai été chargé du « nettoyage », afin d’effacer les preuves des massacres des civils, et de les enterrer. Les rats et les mouches rongeaient leurs cadavres. C’était ça la vie tous les jours. »

Plus tard, Hwang Sok-yong est emprisonné pendant cinq ans lors de la dictature pour avoir osé se rendre au Nord et y représenter l’Association des artistes de Corée du Sud. Ses conditions de détention furent difficiles ; on lui interdit d’écrire et il fit dix-huit fois la grève de la faim. C’est le président Kim Dae-Jung qui viendra le délivrer le lendemain de son élection en mars 1998 avant la fin de sa peine.

La Route de Sampo, publié en France en 2002, est un recueil de quatre nouvelles écrites au début des années 70 : Herbes folles, Oeils-de-biche, Les ambitions d’un champion de ssireum et La Route de Sampo invitent le lecteur à entrer dans des fragments de vie grâce aux descriptions faites par des personnages souffrant de la solitude.

Les trois premières nouvelles écrites à la première personne mettent en scène des personnages masculins. Ce genre de narration contribue d’emblée au réalisme des évènements racontés. Herbes folles et Oeils-de-biche sont de source autobiographique. Dans Herbes folles, l’auteur narre ses souvenirs de petit garçon. Il décrit son quotidien après le passage de la famille au Sud. Il n’a pas d’ami car sa mère l’habille comme une fille. Il se sent seul jusqu’à l’arrivée de Taegum, la bonne engagée par sa mère : « Avant son arrivée, je n’avais aucune compagnie. Quand ma mère et mes sœurs sortaient, elles me confiaient à la voisine chez qui je passais la journée tout seul. » Le quotidien trop calme et solitaire est égayé par Taegum jusqu’à ce qu’elle trouve un homme. Une jalousie s’installe chez le petit garçon à l’égard de cet homme qui lui ravit la seule personne qui a su s’intéresser à lui. Sans elle, le petit garçon a peur de se retrouver de nouveau seul avec lui-même. Hwang Sok-yong nous livre un peu de son enfance et nous permet de comprendre quelles ont été ses conditions de vie. Très jeune, il est confronté à la mort et à la guerre.

Dans Oeils-de-biche, le narrateur est un soldat coréen qui revient du Vietnam plus tôt que prévu car il a été déclaré « neurasthénique ». En attendant son train, il déambule en ville et relate certains de ses souvenirs. Hwang Sok-yong met en mots le malaise qu’il a pu ressentir lui-même, obligé de participer à une guerre qui n’était pas la sienne : « Au lieu de prendre en aversion l’un ou l’autre de ces deux mondes, celui auquel j’appartenais encore ou bien celui des civils, ce que j’éprouvais, c’était plutôt une profonde amertume qui englobait tout. Longtemps j’avais cru que l’honneur d’un soldat était de se battre au péril de sa vie pour les valeurs que l’Etat avait choisi de défendre. Pourtant, je n’éprouvais aucune fierté à retrouver ma patrie. » Le soldat devra se guérir tout seul de la souffrance liée à la destruction de ses idéaux. Au moment où il s’était fait à l’idée de devenir un bon militaire, il est jugé inapte et il écrit : « Tout cela m’a fait un choc terrible, et ce que j’avais vu en opération n’a fait qu’augmenter mon état dépressif. » Il a ensuite des images de mort qui passent devant ses yeux. Le soldat restera à jamais, semble-t-il, prisonnier de ses visions horribles. La vie continue mais dans sa tête, tout recommence. Si l’auteur ne se présente pas en porte-parole des soldats coréens victimes de cette souffrance psychologique, dont personne ne s’est préoccupé, il livre au moins son propre témoignage, exorcisant de fait cette deuxième blessure marquante de sa vie. Il montre que l’on peut refuser l’horreur avec des mots justes et sobres. Les générations futures pourront en garder au moins un exemple.

La troisième nouvelle, Les ambitions d’un champion de ssireum, narrée également à la première personne, relate la vie d’un lutteur en quête de gloire. Après avoir perdu l’espoir de devenir champion de ssireum (lutte coréenne) à la mort de sa mère, il devient mécano, travaille dans un bain public, devient acteur de films pornographiques, puis part dans une troupe ambulante avec Aeja sa partenaire de film. Enfin, il répond à une annonce et devient prostitué. Dans ce récit, le lecteur suit l’errance du narrateur qui essaye de se sortir de cette « crasse épaisse et puante ». Il se débat sans aide dans cette vie qui ne lui offre que peu de joies. Avec Aeja, il est heureux et fait un enfant. Et même s’il parvient à trouver l’amour et le bonheur, le malheur vient le frapper, le renvoyant à sa misérable solitude : Aeja fait une fausse-couche et le quitte. Son amour pour elle ne mourra pas, ultime rempart contre la solitude qui l’asphyxie.

Les personnes qu’il croise sont elles aussi en proie au désespoir et à la solitude : « Pourquoi la vie est-elle si triste ? Ce n’est vraiment pas marrant de vivre. Que je fasse l’amour avec vous ou avec un autre, je me sens toujours aussi seule, » lui demande une de ses clientes qui a pourtant l’air d’être une femme riche. Image de la société coréenne de l’époque, reflets de vie qui ne renvoient qu’une image terne et mélancolique. Malgré tous les efforts de l’être, la vie n’est pas celle qu’il a rêvée. « Il y a une dimension tragique de la condition coréenne », dit André Clavel. Les êtres sont en ruine à l’image de leur terre natale.

La Route de Sampo réunit trois destins sur une même route. Outre sa dimension poétique insufflée par les descriptions de paysages hivernaux, cette nouvelle est un petit remède apporté aux trois précédentes par sa note d’espoir. No Yongdal et Jong sont deux travailleurs qui se rencontrent sur une route. Ils font connaissance et rentrent dans une gargote. Les tenants du lieu recherchent leur bonne qui s’est sauvée. En reprenant la route, ils tombent sur elle : c’est Baekwha. Elle leur raconte sa vie difficile, semée d’embûches. Ils font route tous les trois ensemble. Les difficultés individuelles semblent s’estomper grâce à la parole. Ils apprennent à se connaître. On sent renaître un sentiment de fraternité et de compassion entre les êtres, absent jusqu’à présent. Arrivés à Gamchon, les deux hommes décident d’aller ensemble à Sampo, lieu imaginaire, et Yongdal fait preuve de générosité en offrant à Baekwha le billet de train pour le Honam. Le temps d’une rencontre, les individus ont oublié leur solitude et sur cette route de Sampo, une certaine magie réussit à rendre chaleur et espoir aux vagabonds. De cette nouvelle lumineuse et symbolique on garde une envie de croire que tout est possible, que tout reste à faire. On se sent moins seul…C’est peut-être pour cela que ce nom de Sampo a « acquis une existence quasi-mystique dans l’imaginaire coréen » nous signalent les traducteurs.

Dans ce recueil de nouvelles, le lecteur devient le spectateur d’un monde en pleine mutation. Hwang Sok-yong nous montre comment la Corée s’est transformée aussi vite. La Corée est bouleversée par la Guerre, la Corée est bouleversée par l’industrialisation forcée.

Dans Herbes folles, le petit garçon-auteur assiste aux premiers bombardements du Nord et nous livre ses impressions : « L’avion est revenu. C’était comme si on martelait le sol avec une gigantesque matraque. Je me suis mis à courir en direction de la maison, qui était fort loin de là. Une fois arrivé, j’ai compris que la guerre avait éclaté. » A la fin de ce récit, la jeune Taegum réapparaît mais elle devenue folle, figure emblématique de tous les fous réels que la Guerre de Corée a produits. Les souvenirs d’enfants sont déjà empreints d’une réalité politique. Le petit et sa famille viennent du Nord et sont des suspects potentiels ; ils sont obligés de partir : « Notre errance à travers le pays m’avait endurci le cœur. Marchant d’un pas lourd derrière les adultes dans la poussière des chemins, j’ai vu des morts pourrir comme des chiens sous le soleil. Ils dégageaient la même odeur que la sauce de soja quand on la fait bouillir. Je me suis habitué à cracher sur eux comme on crachait dans notre quartier, sur les rats morts qu’on trouvait parfois aux abords des égouts ou dans les champs alentours. Pour moi encore aujourd’hui, la mort est liée au soleil et aux crachats. » L’auteur est le témoin de toute une génération, de tout un pays qui a dû se reconstruire sur un champ de morts et de ruines. Ces plaies seront impossibles à cicatriser

Après la Guerre et le déchirement du pays, l’individu croit, espère qu’il retrouvera un peu de ce paradis perdu. Il faut suivre La route de Sampo. Mais le pays de Sampo n’est plus une île, et n’a donc plus de tranquillité. Des travaux pour y faire un hôtel et un chantier défigurent le paysage que Yongdal avait laissé dix ans auparavant. Celui-ci ne veut plus y retourner. Pour lui, il a perdu ses origines ; l’idée du paradis natal est détruite ; le héros ne peut supporter l’idée de voir son pays défiguré. Le pays de Sampo est comme la Corée, désormais en proie aux mutations économiques, industrielles et démographiques. Il y a trop de monde à Sampo, trop de monde en Corée. Il n’y a plus de traditions à Sampo. En restera-t-il en Corée ?

Dans les Ambitions d’un champion de ssireum, il y a une impossiblité pour le héros d’être pêcheur comme son père et son grand-père ; il doit aller vivre dans une ville loin de la mer et trouver un travail en se débrouillant tout seul. Sans argent, dépouillé de tout, il est obligé de nettoyer la crasse des autres et ne trouve pas de métier noble. La ville est le lieu où l’on perd sa pureté : « Vois partir la crasse épaisse et puante, vois-la filer par les égouts, couvrir les routes, submerger la ville […] ». L’individu contraint, forcé par l’industrialisation, n’a d’autre choix que de subir ou de mourir ! Le monde paysan est en train de disparaître ; le temps des récoltes lumineuses dans les champs où se produisaient des tournois de ssireum s’éloigne, comme un souvenir à enfouir : « Mes beaux projets sont restés sans lendemain, ça, aujourd’hui, je le sais trop bien » ! regrette le héros, mélancolique.

Taegum, la jeune bonne des Herbes folles est contrainte de trouver un travail à l’usine pour faire vivre sa belle-famille et les héros vagabonds de La route de Sampo cherchent du travail sur les chantiers. Il n’y a plus de retour possible ; la modernisation forcée du pays fait des victimes partout et à l’instar de la guerre, bouleverse les destins de ceux qui auraient pu vivre heureux, en paix. Pour preuve, « Baekwha n’avait que vingt-deux ans, mais on lui en donnait facilement trente. » Héroïne, héros défigurés par l’histoire d’une Corée toujours soumise à des contraintes insurmontables.

Le très talentueux Hwang Sok-yong nous donne matière à comprendre la réalité historique de son pays, avec des récits d’un réalisme poignant mais jamais larmoyant. Car les mots sont justes et sans emphase. A chaque récit, on a seulement la sensation d’entrer un instant dans la peau d’un coréen à une époque donnée et d’en ressortir, éclairé enfin, après des années d’ignorance !


LA ROUTE DE SAMPO
DE HWANG SOK-YONG
Traduit du coréen par CHOI Mikyung et Jean- Noël JUTTET
Zulma, 141 pages, 10.65 €.

%d blogueurs aiment cette page :