Fiction Romans

À LA FAÇON DES ANNEES 60, de KIM Sung-ok

par Thomas Gillant

À lire ou à relire

Traduit par Roger Leverrier. Editions Actes Sud

A 28 ans, le professeur To-in décide de mettre fin à ses jours. Pour que son geste ne soit pas vain à ses yeux, il envoie une lettre donnant les explications de son geste à un grand journal. Mais la publication de cette lettre ne venant pas, To-in repousse finalement l’acte, et se laisse envahir par la nostalgie du temps où il était étudiant et pensionnaire d’une maison où résidait une certaine Ae Gyong.

 Comment un jeune homme intelligent peut-il s’avouer vaincu par le regret, étouffé par son époque à tout juste 28 ans ? Ni déprimé, ni sujet à un vague à âme existentiel, le professeur To-in porte au contraire un regard lucide sur sa vie, sur ses qualités et ses défauts qui le mène à la conclusion qu’il est pour ainsi dire « inadapté » à son époque. La Corée hypermoderne, méconnaissable aux yeux des anciens, qui sabotent ses valeurs et son héritage, cette thématique apparaît souvent dans la littérature de ce pays et a été souvent explorée par l’auteur, grande figure littéraire dans les années 60. Cette époque est souvent considérée comme une période de transition pour la Corée qui bascule alors de la société agricole à la société industrielle, et s’engage dans l’économie de marché. Le personnage de To-in est en quelque sorte l’intellectuel typique de cette époque pris entre ces contradictions : féru de littérature étrangère et de livres rares, il comprend les enjeux de son temps sans pour autant pouvoir sortir lui-même de son costume étriqué. L’échec de son projet – croire en la publication de sa note testamentaire dans un quotidien – va être paradoxalement une chance pour lui de reprendre contact avec à réalité et de sortir de son cocon. Cette réalité sera-t-elle d’un quelconque réconfort ?
Kim Sung-ok croque avec un humour féroce une kyrielle de personnages, parfois proches de la caricature, tous plus ou moins symptomatiques de cette nouvelle société en laquelle le héros se reconnaît si peu. Un peu comme dans une pièce de théâtre de Molière ou dans un conte de Voltaire, le ridicule de certaines situations est grossi jusqu’à l’absurde pour mieux pointer les aberrations d’un système : ici une actrice superficielle « née pour consommer » et irrécupérable, là un président d’agence matrimoniale qui semble s’empresser de rire de tout pour ne pas en pleurer, là encore un directeur d’école dévoré par l’ambition qui gère son établissement avec la même sensibilité qu’un magnat des affaires. Le personnage principal, qui n’a pas atteint la trentaine semble déjà appartenir au passé, complètement déphasé par rapport au train de vie mené dans la gigantesque Séoul où tout change en un clin d’oeil. Sans tomber dans de lourdes allégories, Kim Sung-ok met en évidence la perversion des mentalités et le processus inéluctable dans lequel sont entraînés les petits commerces de cette époque charnière : des rapports humains aux objets, tout a une valeur marchande, et l’art et la culture sont jugés de façon prosaïque. Les ouvrages précieux sont rachetés au poids, car désormais, comme le dit un bouquiniste, « les gens qui désirent acheter de tels livres sont des gens sans argent, et ceux qui ont de l’argent n’ont pas besoin de tels livres ». Animés par le dynamisme à la coréenne que l’on connaît, les séoulites foncent tête baissée, sacrifiant tout sur l’autel de la « réussite », avec la même précipitation et la même naïveté qu’un enfant engloutit un paquet de gâteau.
A lire l’auteur, la ville et les hommes ne font qu’un. Le séoulite moderne, insensible et pragmatique, vit dans un espace formaté à son image. La ville porte néanmoins les stigmates de sa transformation trop brutale : loin des immeubles et des larges avenues subsistent des petites ruelles crasseuses qui sont les vestiges du monde coréen de l’avant-guerre. Ces lieux où grouillent les prostitués et les opiomanes sont les derniers endroits où se manifestent la passions. Ainsi Sung-ok suggère de façon analogue que, même les individus ayant coupé les ponts avec leur passé avec une facilité déconcertante gardent en eux
une trace, une mémoire de leurs origines qui les rattrapera. Ce livre d’une grande acuité est cependant loin d’être sombre, il est plutôt d’une drôlerie féroce, et l’écriture directe et colorée ferait presque passer inaperçu les constats tragiques qu’il dresse !
« Quand on pense que le monde mène une telle vie, comment ne pas étouffer ? »
« Je suis décidé à ne pas être naïf, ce qui ne veut pas dire que j’ai décidé de ne pas être non-naïf »

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