Sciences Humaines

PRINCIPES ESSENTIELS POUR EDUQUER LES JEUNES GENS

Traduit, annoté et présenté par Isabelle Sancho

Éditions Les Belles Lettres, 2011
Éditions Les Belles Lettres, 2011

Intéressante et courageuse édition (comme à l’accoutumée) de ces Principes essentiels pour éduquer les jeunes gens, de Yi Y (Yulgok de son nom de lettré),

bilingue français-chinois (la langue des lettrés utilisée au XVIe siècle, malgré l’invention du Hangeul, la langue écrite des Coréens, un siècle auparavant). Ces Principes constituent l’un des ouvrages les plus importants de Yi Yulgok, penseur néo-confucéen, destiné à rétablir quelques vérités essentielles, oubliés dans cette période troublée de la Corée. En arrière-plan politique et social, le « siècle d’or » du Roi Sejong a laissé la place aux purges de lettrés de la fin du XVe et début du XVIe siècles. Ces purges, destinées à régler la lutte des factions ne vont cesser de structurer la vie politique coréenne, pour de nombreux siècles. L’enrichissement continu des nobles, l’extrême pauvreté du pays, la division en classes sociales qui commence à prendre forme ainsi que les problèmes liés à la rémunération des fonctionnaires contribuent à l’instabilité de la Cour.

Le travail de Yi Yulgok intervient au moment où la pensée sur les fondements éthiques de l’État est passablement remise en question par l’arrière-plan politique du pays. Il s’agit avec le renouveau confucianiste du XIIe siècle, de repenser les 5 relations au centre desquelles l’éducation des jeunes gens occupe une place essentielle. Comme très souvent, dans les périodes troubles ou les moments de rupture, l’éducation des jeunes revient au premier plan. Là où les plus anciens ont échoué, les enfants, grâce à l’éducation donnée (par ceux qui ont échoué) sont en charge de fournir les solutions favorables à un changement de perspective.

La Corée est le pays où le confucianisme a duré, dans ses formes originelles. D’une part, parce que la Corée ayant opéré une rupture tardive avec la Chine, a certainement trouvé dans le confucianisme, la « religion » autant que la philosophie, une aide précieuse, notamment dans la seconde partie de la dynastie Koryeo le moyen de consolider l’unité nationale. Rappelons ici que cette période aura vu l’invasion des Khitans au Xe siècle, le gouvernement militaire qui dura près de 60 ans au XIIe siècle, presque aussitôt suivi par les invasions mongoles des XII et XIIIe siècles. Dans ce période où la mongolisation de la Corée aura échouée, le roi et la cour se retirèrent dans une île, à Ganghwa où ils menèrent grand train, tandis que le pays était livré au sac.

L’ouvrage de Yi Yulgok nait donc dans ce contexte très particulier du début du XVIe siècle, où la Cour déstabilisée par les luttes claniques opèrent de multiples purges de lettrés. L’une d’entre elles vaudra son exil à Tasan, dans la ville de Kanjin, où il échappera aux dures conditions de vie pour continuer son œuvre. Mais la crise des confucianistes n’est pas la crise du confucianisme et le bouddhisme ne profitera de l’occasion pour reprendre de la vigueur. Il sera même question d’une nouvelle santé du confucianisme au travers des « communautés de villages » vers la fin du XVIe pour diffuser l’idéologie confucéenne. Un peu plus de 300 ans plus tard, le dictateur Park Chung-hee, sous couvert de modernisation industrielle ne s’y prendra pas autrement pour diffuser l’idéologie nationaliste.

YI Yulgok (1536-1584) élabore son œuvre au siècle des invasions japonaises, refoulées de justesse, tout comme la première tentative de christianisation de la Corée. C’est donc au cours d’une de ces invasions que naît le fils de Sin Saimdang (1504-1551), l’une des femmes les plus appréciées des Coréens, aujourd’hui encore. Récemment, le billet de 50 000 wons a été frappé à son effigie. Femme artiste, réputée pour sa culture et les arts qu’elle pratiquait, elle éleva ses enfants dans une perspective éducative qui restera un modèle pour tous les Coréens. La vertueuse éducation reçue par Yi Yulgok sera sans doute inspiratrice de ces « Principes essentiels pour éduquer les jeunes gens » rédigé en 1577, quelques années avant la mort de l’auteur, où, revenu de l’attrait pour l’administration publique, il s’installe dans le Hwanghae (aujourd’hui en Corée du Nord) pour terminer sa vie par l’étude.

Le texte des « Principes » se propose comme un manuel d’éthique concentrant les idées de Yi Yulgok en la matière. Il ne s’agit pas d’un ouvrage de philosophie mais plutôt d’un mémento pratique, abordant suivant les principes de la Grande Etude, tous les aspects de la culture de soi jusqu’à la participation à la vie sociale. A destination des jeunes gens, c e livre a l’ambition de donner les bases de l’éducation, du respect des rites et de la piété filiale, d’armer la jeunesse avant qu’elle ne poursuive ses études par la lecture  des Classiques chinois. Le propos de Yi Yulgok est de replacer ses propos dans la perspective d’une problématique qui prend comme fondement la pensée confucéenne, à propos de l’Etat et de la Nation. Ce livre pourrait constituer le manuel des bonnes règles du contrôle social que tout souverain aurait la bonne idée de lire et de faire appliquer.

La traduction et la présentation de ces Principes par Isabelle Sancho est une première. Ouvrage bilingue, structuré en dix chapitres, avec un appareil de notes, certes lourd mais indispensable à la compréhension du texte toujours replacé dans le contexte historique, philosophie et politique de l’époque.  C’est un travail considérable, suivi d’un travail éditorial magnifique comme les Belles Lettres savent le faire. Considérable et aussi remarquable. Isabelle Sancho donne à lire en langue française un des textes importants du confucianisme coréen, rédigé en caractères chinois comme le voulait l’époque, malgré l’invention de l’écriture coréenne en 1446. Ces ouvrages sont peu nombreux en France et il faut saluer le travail de l’auteur qui fournit un panorama intéressant du confucianisme coréen au XVIe siècle, conçu et vécu comme le moyen d’assurer l’édification de la nation autant qu’un manuel du vivre ensemble. Habituellement décrié pour ses effets tétanisant sur la pensée et sur la vie des idées, autant que pour sa lourdeur a être mis en application (notamment chez les jeunes Coréens d’aujourd’hui), les études sur le confucianisme reste un enjeu majeur, tant pour la pensée coréenne que pour la pensée des sociétés contemporaines.

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