Romans

L’écriture fragmentaire de l’insomnie : l’écrivain JUNG Young-moon

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Une réception enthousiaste, quoiqu’un peu tardive, à laquelle l’auteur n’était pas habitué, malgré une dizaine de parutions depuis 1997.

Plusieurs de ses œuvres ont été traduites, en anglais et en français, dont Pour ne pas rater ma dernière seconde et Pierrot en mal de lune. D’autres recueils de nouvelles et un roman sont actuellement en cours de traduction.

Dans les romans de Jung Young-moon, les narrateurs font tout dans leur tête. L’auteur, qui évite au possible les clichés, parle de néant lorsqu’il décrit l’horreur plutôt que la beauté. Il fait la distinction entre la détresse et la misère, et préfère tourner les choses au ridicule plutôt que de s’en moquer, changer les idées en lyrisme et passer des illusions aux désillusions. Pour cet impressionniste de la langueur ou ce poète avant-gardiste, l’humour est à la fois un langage, une éthique et une lumière.

Insomnie et écriture, narrateur et auteur

L’insomnie dont souffre Jung Young-moon se retrouve souvent dans ses œuvres. L’auteur explique qu’il a commencé à avoir des problèmes de sommeil lorsqu’il a commencé à écrire des romans. Mais depuis quelques années, les choses empirent : dès qu’il s’allonge il se met à penser et reste éveillé à se tourner et se retourner dans tous les sens. Cependant, ces heures d’insomnies sont directement liées aux heures d’écriture puisqu’elles lui permettent de se concentrer. Plutôt que de compter les moutons, il a même essayé de donner un nom au sommeil chaque nuit où il n’arriverait pas à s’endormir. Il s’est donc mis à écrire « la confusion du cheval de course qui abandonne le jockey tombé à terre et s’enfuit sans même regarder en arrière. » Mais quand le cheval s’éloigne au loin, mon sommeil aussi, s’éloigne au galop, au loin, alors que le jockey est encore inconscient et endormi. Est-ce que le jockey va se lever d’un saut et courir après son cheval si je le réveille ? Pour arriver à dormir, il faudrait que le jockey parte en courant et rattrape son cheval. Une fois de plus, c’était une nuit blanche, mais passée de façon agréable.

Pour Jung Young-moon l’écriture d’un roman, c’est l’écriture de ses propres histoires. Il est toujours difficile de s’éloigner des narrateurs. Le point positif c’est qu’on évite les sentiments de disparité et de mal-être qui peuvent être ressentis lorsqu’on fait raconter une histoire à un narrateur dont la personnalité est à l’opposé de la nôtre, parce que se rapprocher de son narrateur permet de s’assimiler complètement à lui et de finir par devenir lui. Plus de problème de compréhension d’un narrateur inconnu. Le point négatif c’est qu’on se montre beaucoup, parfois trop, à travers le narrateur. Mais peut-être n’est-ce pas si mal que ça au final.

Chaque roman est l’occasion de transformer un même vécu de façon différente. Même si les personnages montrent différentes faces de leur personnalité dans différentes situations, peut-être peuvent-ils au final apparaitre comme un seul et unique personnage. Ils existent dans un monde appelé réalité, mais ils sont abstraits, ce sont des figures conceptualisées. On peut dire que ce sont des personnages dont la pensée se base sur les sentiments de conscience de l’ennui et du vide l’existence. Ils parlent sans compter du néant, de la souffrance d’une vie marquée par l’ennui ; ils ont conscience que le langage est fondamental pour exprimer l’impuissance face à la vie.

L’imagination et la réalité d’un écrivain apatride

Les œuvres de Jung Young-moon sont depuis leur conception éloignés de toute « coréanité » et c’est très difficile de trouver des détails qui poussent à croire que l’histoire se passe en Corée. Elles parlent de l’existence humaine et des émotions universelles, alors quelle que soit la nationalité du lecteur, il n’y aura aucune impression d’inégalité face à un roman étranger. Ce sont des textes à la fois sérieux et pleins d’humour, écrits par un écrivain qui se déclare sans hésiter apatride. La Corée est seulement l’endroit où il écrit.

Son écriture est caractérisée par une absence de narration ; ses œuvres sont principalement constituées d’anecdotes fragmentées et déconnectées, d’idées. Rien n’arrive réellement, et la conscience du narrateur a un rôle prépondérant, un peu dans la tradition de Kafka et de Beckett, les grands modernistes du siècle dernier. Tout peut être source d’inspiration : un tout petit morceau d’idée, ou un rassemblement du maximum d’idées possibles. Il suffit juste d’enlever les marques de la pensée à l’étape finale, afin que les mots aient l’air d’avoir été écrits sans pensée.

De nombreuses idées plus ou moins fantasques grouillent dans la tête de notre auteur. A l’image du récit de Thomas Mann, La mort à Venise, il a par exemple commencé à écrire l’histoire d’un homme qui se rend à Venise et rencontre la mort après avoir écrit un roman dans lequel un homme rencontrait la mort après avoir écrit un roman intitulé La mort dans le Gwangwondo, ou d’un homme qui va dans le Gangwon-do et rencontre la mort après avoir écrit un roman intitulé La mort à Venise ; ou d’un homme qui pense à écrire un tel roman mais qui trouve la mort sans même avoir eu le temps de l’écrire, sans savoir s’il doit aller à Venise ou dans le Gangwondo, si tout est vrai ou alors plus ou moins fictif, si le narrateur pense de façon de plus en plus vague en écrivant… Des idées générales qui au final, donneront peut-être quelque chose.


D’après une interview menée par HAN Eun-hyeong. (Korean Literature Now, vol. 19, printemps 2013.)

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