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Bus errant

Bus errant de Kim Jung-hyuk Decrescenzo  éditeurs
Bus errant
de Kim Jung-hyuk
Decrescenzo éditeurs

C’est avec deux amis mal assortis, attachés par un fil invisible qui les entrave plus qu’il ne les lie, que Kim Jung-Hyuk ouvre le bal. Leur succèderont le co-fondateur d’une entreprise de rédaction de modes d’emploi ; un fils dont la mère disparaît du jour au lendemain en emportant le “grand cahier” qu’elle lui a confié dans l’enfance ; et enfin un pianiste-concertiste qui entretient avec l’un de ses musiciens modèles une longue correspondance téléphonique.

Si dans ces récits les narrateurs finissent par ne plus dépendre que d’eux-mêmes, leur rapport à l’autre a été à l’origine soit de l’infime changement, soit du grand bouleversement intervenu dans leur vie. Pour certains, c’est une rencontre, un dialogue; pour d’autres, c’est une séparation. Les évènements surgissent et en entraînent d’autres dans une série de coïncidences savamment huilées, laissant le regard du protagoniste, si ce n’est son existence, à jamais transformé.

Et toujours ce besoin des personnages de lister, classer, trier, parfois de manière absurde, mais avec une passion qui ne peut que forcer le respect dans une société dont l’ordre établi est jalousement gardé par ses contemporains. Dans Bus errant, chacun fait son chemin, réinvente les codes et, à plus ou moins grande échelle, les détourne à son avantage afin de se faire sa place et survivre dans un paradoxe qui habite chaque individu : revendiquer son droit à la différence tout en s’intégrant à la société. Ainsi, dans leur quête de travail, les deux amis révolutionnent les entretiens d’embauche et l’espace des transports en commun ; le fana réinvente le rôle du mode d’emploi qu’il voit comme une œuvre  à part entière, jusqu’à leur dédier un magazine ; le fils enquêteur part à la recherche de sa mère disparue dans un “bus errant”, mythe urbain auquel il finit par croire en accordant aux bus un visage et une existence propre ; le pianiste, guidé par monsieur Vito, finit par réduire le nombre de ses concerts en découvrant les parasites que sont la technique et les bruits du public.

A l’image du précédent recueil, la musique garde une place prépondérante au cœur des récits. Kim  Jung-Hyuk trouve dans les sons du quotidien une musicalité nouvelle : dans le “Cling!” d’un bouclier en plastique acheté pour quelques milliers de wons -qui, au contact de l’épée étrangère, formera un “Clicling !” singulier et inédit, dans le vrombissement et les klaxons des bus qui vont et viennent sous le nez du troisième protagoniste. Ils viennent s’ajouter à une notion de musique plus classique que l’on retrouve dans un quatrième narrateur pianiste et dans les objets du second récit : boîte à musique et lecteur mp3, dont le narrateur rédige la notice en rythme. Elle s’infiltre jusque dans la table des matières originale : à la nouvelle “Bus errant” est accolé le terme de “remix” d’une œuvre de l’auteure Kim So-Jin, donnant à la succession de titres des allures de playlist. On aurait tort d’oublier l’occupation de disc-jokey de l’auteur, tout comme son intérêt pour l’art sous toutes ses formes, thématique que l’on voit se dessiner dans l’inventivité de ces deux artistes qui s’ignorent jusqu’à être confrontés au regard d’autrui, où les bêtises irréfléchies et les entretiens d’embauche devenus sketchs se transforment alors en véritables performances ; dans la passion du second protagoniste qui, une fois sorti du carcan du mode d’emploi, ne bute plus contre les premiers mots en se révélant écrivain et poète ; dans la vision du piano de monsieur Vito : “Pour moi, un artiste doit mettre son corps au service de l’art”. Ce même art que la société cherche à faire rentrer dans d’autres normes, tout juste plus larges, après avoir laissé croire à un semblant de liberté.

Mais chez Kim Jung-Hyuk, la réflexion ne se fait pas avec le pessimisme que l’on reconnaît à d’autres œuvres de la littérature coréenne : il achève ses nouvelles en rebondissant sur une note positive, car si chacun s’écoute, alors il peut s’accomplir. Un message universel porté par l’absence de marqueurs spatiaux ainsi qu’une narration à la première personne, permettant l’immersion totale dans les questionnements et déductions de protagonistes qui n’hésitent pas à se remettre en question.

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