Essais

E-book : quel nouveau rôle pour l’éditeur ?

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En 2009, Amazon confortait son succès  sur le marché américain de l’e-book. Les medias coréens dévoilaient les chiffres de l’augmentation des ventes e-books d’Amazon et la rapidité avec laquelle la liseuse Kindle se répandait dans les foyers. Il semblait alors tout à fait naturel que la Corée, pays où les technologies de l’information se sont répandues en dix ans plus rapidement que nulle part ailleurs, s’intéresse à la diffusion d’une telle technologie. Pourtant, nombreux éditeurs et professionnels connaisseurs de l’industrie de l’e-book n’avaient de cesse d’émettre des avis négatifs sur le succès potentiel du format numérique en Corée du Sud. Comment expliquer de telles perspectives ?

Sans doute qu’un engouement aussi rapide pour l’e-book prenait un air de déjà-vu pour les professionnels de l’édition, qui avaient encore en mémoire l’échec massif de l’e-book lancé au début des années 2000 avec le boom de l’internet. En prédisant que l’ère du livre imprimé touchait à sa fin pour laisser place au livre numérique sur le marché de l’édition, les éditeurs commencèrent à s’inquiéter pour leur avenir et se sentirent exclus.

L’environnement dans lequel se sont soudainement développées et rapidement diffusées les technologies de l’information était plus un danger qu’une bonne occasion à saisir pour les éditeurs qui ont fini par abandonner la méthode analogique au profit de la méthode de publication informatique. Les éditeurs n’avaient alors pas l’expérience nécessaire à la publication d’e-books. Lorsqu’il a fallu se tourner vers un média de publication autre que le papier, ils se sont trouvés face à une méconnaissance du contenu numérique et à un manque d’imagination qui ont participé à leur mise à l’écart.

Cette atmosphère a forcé le monde de l’édition à créer une société indépendante appelée Booktopia. Les éditeurs se sont réunis pour planifier, produire, vendre et diffuser les e-books, afin de se préparer à l’ère du livre numérique. Pourtant, cette tentative fut un échec. Certains pointèrent du doigt une infrastructure e-book insuffisante et un marché des contenus numériques pas assez développé comme les raisons principales de cet échec. En fait, en dépit de la dizaine d’entreprises spécialisées dans le livre numérique en Corée depuis le début des années 2000, les ventes restent concentrées sur les domaines du business qui visent les organisations éducatives et les bibliothèques publiques, plutôt que le grand public. Néanmoins, le manque d’expérience des éditeurs et l’extrême jeunesse du marché de l’e-book ne sont pas les seuls fautifs.

  • Des e-books sans éditeurs

Booktopia, créée pour que les éditeurs puissent transformer leurs livres en e-books et les diffuser, semblait être une idée prometteuse au commencement ; cependant, elle a rapidement dû faire face à ses propres limites. Les e-books publiés par la société avaient un gros défaut. Les livres imprimés en Corée font montre d’une mise en page et d’un style beaucoup plus élaborés. Beaucoup de temps et d’efforts sont nécessaires pour la création de livres, de la typographie à l’espacement des mots. Pourtant, les e-books publiés à l’époque décidaient de laisser de côté ces détails. La mise en page et la lisibilité passèrent à la trappe, remplacées par les limites existantes de la liseuse conventionnelle. L’excellence esthétique de l’alphabet coréen disparut elle aussi car les typologies de caractères étaient incapables de rendre le rendu esthétique de la version imprimée d’un texte.

La qualité de nombre d’e-books  dégringola. Comme la grande majorité des e-books n’étaient pas correctement relus, on vendait au lecteur des textes pleins de coquilles. Une qualité pitoyable due à un investissement minimal a peu à peu détourné le lecteur du livre numérique. Pourtant, les éditeurs n’avaient pas un grand rôle dans le procédé de fabrication. Ils ne faisaient que fournir la ressource de l’e-book, basé sur le livre imprimé déjà disponible. Ils ne purent être que les tristes spectateurs de la fabrication de « faux livres » par des amateurs, vendus à très bas prix pour cause de leur mauvaise qualité.

Résultat de tous ces problèmes : Booktopia a mis la clé sous la porte. Après avoir perdu des milliards de wons, l’entreprise a disparu, bien que ses cicatrices soient encore présentes. Avec une gestion non adaptée, des centaines de fichiers ont été piratés pendant la production des e-books, ceux-ci circulent maintenant sur les sites de P2P. Une perte potentielle pour les éditeurs. Les e-books, qui n’arrivaient pas à la cheville de la qualité des livres imprimés, ont laissé aux lecteurs une impression négative de mauvaise qualité, de quelque chose d’ « inachetable ». Face à tous ces problèmes les éditeurs ont eux-aussi pris une position de retrait par rapport au livre numérique et sont restés passifs. Cette attitude est en contradiction totale avec la demande des diffuseurs de livres en ligne qui, se fiant aux nouvelles positives en provenance des USA, ne demandent que de s’intéresser aux possibilités du numérique.

  • Tirer les leçons de ses erreurs

Néanmoins, tous les éditeurs ne sont pas restés campés sur leurs positions pessimistes vis-à-vis du marché numérique. Tout en tirant des leçons des erreurs commises pendant les dix dernières années, on se prépare. Quelques maisons d’édition se sont réunies pour créer la Korea Publishing Contents et chercher ensemble un modèle convenant à l’écosystème de l’édition. Son but est de créer et diriger un marché de l’e-book qui inclut la planification, la diffusion et la protection des livres numériques. Tout comme dans le marché du livre imprimé, les éditeurs sont responsables du contenu et de la production, et les diffuseurs prennent en charge la distribution et les services. Des mesures ont également été prises pour assurer la stabilité de l’acte d’écriture pour les auteurs, autre pilier de l’écosystème de l’édition.

Les éditeurs ont persuadé les auteurs et les diffuseurs que pour obtenir un marché de l’e-book stable, il fallait un écosystème éditorial durable, dans lequel les membres respecteraient le travail confié. C’est une étape nécessaire à la diffusion de contenu multiple et de bonne qualité pour les lecteurs. La condition la plus importante pour les éditeurs qui connaissent bien les livres est de planifier et produire eux-mêmes les e-books. C’est-à-dire que c’est l’éditeur qui prendra la place principale du marché de l’e-book. Par chance, les infrastructures modernes de la technologie de l’information en Corée en permis aux choses de prendre forme. De nouvelles recherches sont en cours pour créer un environnement profitable aux e-books de qualité.

  • Des solutions pour la production de livres numériques

Le nouvel intérêt croissant pour les livres numériques – tant en Corée qu’à l’étranger – et le réveil des éditeurs ont commencé à montrer des résultats forts de sens, en parallèle aux efforts de soutien à l’e-book menés par le gouvernement. Alors que les éditeurs commencent à maitriser les techniques de publication informatique pour les livres papier, le projet de développer de nouvelles solutions de production s’est lancé avec le soutien du gouvernement, de sorte à ce que les éditeurs puissent utiliser la publication électronique EPUB pour éditer eux-mêmes des e-books.

Avec la KOPUS, dont la majorité des éditeurs coréens sont membres, comme pilier central, et grâce aux efforts des professionnels de l’édition, la solution coréenne de la conversion de la production vers le numérique nommée « KopusePUB Editor » a été mise en place après des mois de travail acharné. Cette solution permet aux éditeurs de convertir directement leurs ressources de livres papiers en e-books.

Depuis son lancement, le KopusePUB Editor est utilisé par de nombreux éditeurs, à la suite du programme d’entrainement à la publication pour les spécialistes du domaine proposé par la KOPUS. Il a remplacé d’autres programmes précédemment développés à l’étranger. Le KopusePUB Editor est distribué gratuitement aux éditeurs pour le bien public. Ainsi, au lieu de payer cher des agences de production e-book, les éditeurs peuvent créer les e-books eux-mêmes. De plus, les e-books publiés par les éditeurs sont de bien meilleure qualité que les précédents e-books, convertis et produits un peu au hasard par les diffuseurs.

Bien que les éditeurs puissent maintenant planifier, convertir et produire eux-mêmes leurs e-books, cela ne résout pas pour autant tous les problèmes de l’infrastructure des livres numériques. C’est pourquoi un projet a été lancé pour le réseau de diffusion des e-books, ainsi que pour la résolution des problèmes de caractères, l’un des problèmes majeurs concernant les e-books.

  • Des caractères pour un e-book complet

Contrairement à la langue anglaise où les mots sont simplement formés de lettres, l’alphabet coréen possède une structure unique basée sur des voyelles et des consonnes assemblées en syllabes. Ainsi, 11 172 syllabes peuvent représenter presque tous les sons possibles. Mais les tests de production d’e-books menés par les éditeurs montrent que la majorité des polices de caractère d’usage courant ne sont pas en mesure d’écrire la totalité des sons exprimables en hangeul.

Des centaines de lettres d’usage assez rare ont été omises par les créateurs de polices et les éditeurs ont dû payer des sommes considérables pour acquérir ces polices à moitié complètes. Ainsi, il devenait difficile d’écrire certains mots dans d’autres langues ou d’exprimer les onomatopées. Ces lettres oubliées par les créateurs étaient jusqu’alors insérées par les éditeurs lors de la publication des ouvrages papier. Cependant, ces problèmes sont devenus d’une toute autre importance avec l’arrivée de l’e-book. Ils étaient la cause de beaucoup d’erreurs lors de la conversion des fichiers : soit ces lettres étaient illisibles, soit elles disparaissaient quand les lecteurs tentaient de lire le livre numérique avec des instruments possédant certaines polices problématiques. Aussi, les polices de caractères développées pour le seul usage de l’impression papier ne prennent pas en considération la lisibilité du moniteur de la liseuse. Les éditeurs ressentent une pression de la part des entreprises de polices de caractères qui demandent que pour chaque e-book on achète une police particulière.

Afin de résoudre ce genre de problèmes, les éditeurs ont lancé une recherche massive sur les polices de caractère. Ils ont bénéficié d’une aide gouvernementale via la KOPUS et ont développé une police KOPUS font en moins d’un an. Cette police est distribuée gratuitement aux éditeurs, aux entreprises de création de logiciels et aux créateurs d’e-books pour l’usage public. Lorsqu’un éditeur utilise cette police pour publier un e-book, les lecteurs peuvent apprécier une haute lisibilité, quel que soit l’appareil utilisé pour la lecture.

Comme les e-books continuent d’être édités, on peut supposer que de nombreux e-books de qualité vont faire leur apparition très bientôt dans un « écosystème d’édition durable » où éditeurs, diffuseurs et auteurs coexisteront.

Traduit par Lucie Angheben. Avec l’aimable autorisation du KLTI.

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