Portraits d'Auteurs

Interview Kim Hyesoon

김혜순_1

Depuis vos débuts en 1979, vous avez publié 10 recueils de poèmes.

Je ne relis jamais mes ouvrages après leur publication. Lorsque je vois qu’on parle de mes poèmes et qu’on les cite quelque part, je suis prise d’un étrange sentiment et je me sens gênée.

Dans un ouvrage publié à l’étranger, vous êtes présentée comme « une femme poète très connue, lauréate de deux prix littéraires du nom des poètes Seo Jeong-ju et Kim Su-young, représentants de la poésie pure et de la poésie engagée. » En lisant ceci, j’ai pensé qu’il pourrait sembler étrange aux yeux des lecteurs qu’une même poète puisse passer par ces deux tendances poétiques opposées et les déconstruire.

C’est toujours gênant de recevoir des prix, mais persuadée que ce serait encore plus gênant pour moi de les refuser, je finis toujours par accepter de les recevoir. Je crois que le débat entre « poésie pure » et « poésie engagée » a été extrêmement important pour la poésie coréenne, elle n’aurait pas pu s’en passer. Je considère Kim Su-young comme un poète qui a cherché à dépasser les limites qu’on lui imposait. Qui alors aurait cru que ses lamentations en langue vernaculaire de tous les jours prennent tant d’importance ? Il se peut que j’appartienne aux deux catégories, il se peut aussi que je sois une binationale qui n’appartient à nulle part.

Je viens juste d’utiliser l’expression « femme poète ». Dans votre cas, celle-ci n’a jamais été employée de manière négative mais il se peut que vous soyez lassée de l’entendre. J’aimerais avoir votre avis sur la question. Que pensez-vous de la nomination des poètes selon leur sexe ? N’est-ce pas une séparation déplacée dans le contexte de la poésie contemporaine ?

Tout le monde me questionne à propos de cette question de « femme poète ». D’ailleurs, même si personne ne me le demande, j’insiste moi-même sur le fait que je suis une « femme poète ». Les lecteurs de poésie m’ont catégorisée comme une femme, ils m’ont différencié des autres, alors je considère que c’est à l’intérieur de cette catégorie que je peux écrire une poésie paradoxale.
Quand j’étais plus jeune, j’étais activiste d’un groupe féministe appelé « Une Autre Culture ». Je me suis alors rendu compte que l’idéologie du mouvement pour la libération des femmes était en désaccord avec ma poésie. Dans ma vie quotidienne et lorsque j’écris des essais, j’ai des pensées féministes et je me sens engagée sur cette question, mais mes poèmes ont couvert mes pensées rebelles d’une gaine à la fois brillante et vivante, comme si elle avait été tissée de vapeur. Il n’y a pas que l’image de « la femme » qui est devenue floue, il y a aussi l’image de « moi » : et c’est cet état « flou » qui est ma poésie. Ma poésie me dit de rapporter l’eau de vie qui sauvera celle du père sous la forme des chants d’une femme partie pour le monde des Morts. Ma poésie me dit de devenir un spectre.
J’ai écrit un essai dans lequel je voulais exprimer que le point de départ de la poésie est la femme. Je voulais dire que quel que soit le sexe du poète, la poésie se trouve aux côtés de la nuit, de l’absence, la poésie commence avec la mère (qui s’est perdue pour moi). C’est ainsi que j’écris de la poésie.

La poésie diffère de la prose. Très souvent, le sujet, l’imagination et le discours peuvent surgir ensemble. J’aimerais vous parler de ces trois points, dans l’ordre. Quelle est l’entrée principale utilisée par les « choses poétiques » pour entrer en vous ?

Le point de départ de la poésie peut être multiple, mais le matériau reste un. Mon corps doit être dans un état poétique. Aussi forte que puisse être ma rage féministe ou éthique, aussi bruyamment que puisse résonner un autre texte en moi, aussi puissant que puisse être un rêve qui m’entraîne ailleurs, si mon corps n’est pas dans un état poétique, cela ne sert à rien. Cet état poétique me transforme, je le sens physiquement. Comme si j’avais soudainement envie de pleurer, comme si j’allais soudainement éclater de rire, je dois me tourner vers ma feuille blanche. Et pendant que j’écris, celle-ci se change en sorcière ou en grand-mère. Mais pour cela, il me faut être dans un état poétique. Personnellement, je l’appelle « l’état du tout et du rien ».

Une grande majorité de la poésie coréenne est écrite de façon directe, décrivant les expériences du quotidien dans un langage adéquat. Mais votre poésie à vous offre aux critiques intéressés par la théorisation du rôle de l’imagination dans l’écriture poétique. Dans votre poésie on trouve de nombreuses variétés d’imagination : une imagination de conte de fées, une imagination grotesque, une imagination mythique, etc.

Quand j’ai commencé à écrire, j’avais une vingtaine d’années. Je couchais alors sur le papier toutes les « choses poétiques » que je ressentais. Je n’avais pas encore conscience de ce que j’écrivais et de pourquoi je l’écrivais. À l’époque, je n’avais ni amis ni professeurs. Mon imagination s’est alors développée à la manière des muscles d’un sportif qui s’entraîne. L’imagination est un processus qui demande de faire fonctionner ses muscles en synchronisation avec ses os, afin de se rendre dans un lieu de liberté : les vastes terres de la poésie. Cela lie le tout avec le rien. Peut-être pourrais-je faire une comparaison avec un moulin à vent ? Le lieu où les nuages (la poésie) savent mais le poète (moi) ignore. Avec mes os et mes muscles, je continue d’appeler quelqu’un qui disparaît dans méandres incertains du temps et de l’espace, quelqu’un qui devient jour après jour de plus en plus étrange et mystérieux. Par la suite, j’ai pensé que quelqu’un était couché sur un lit en soins intensifs, ou « moi » la femme, quelques secondes avant de mourir, en train de rêver à « moi, ici, maintenant ». On peut dire que ça ressemble à l’observateur et l’observé, avant la mort, tentant de faire quelque chose ensemble, gonflant leurs muscles.

Depuis que je lis vos poèmes, j’ai toujours été marqué par l’impression de vie et de libération qui s’échappe de vos textes. Quelle relation existe-t-il entre ce que vous allez dire et la façon dont vous allez le dire ?

Le langage est conversation, alors la poésie doit aussi être en dialogue avec quelqu’un. Bien sûr, ce quelqu’un n’est pas nécessairement tangible ou définissable, c’est quelqu’un situé à l’autre côté de la connaissance. Ce quelqu’un est préférablement l’inspiration poétique ou l’autre poétique. Naturellement, le discours naît en direction d’un autre. Comme la maladie apparaît comme une réponse du corps à une agression, la poésie est une réponse à l’inspiration ou à l’autre. Ainsi, le discours et le langage changent selon la personne à qui l’on s’adresse. C’est pourquoi chaque poème ne peut s’exprimer que d’une manière particulière, luttant pour avoir une impossible communication avec l’autre, plutôt qu’avec le lecteur.

Pour reprendre la question précédente, en tant que poète qui écrit en coréen, quelle liberté le coréen vous offre-t-il, et, réciproquement, quels sont les aspects de cette langue qui vous bloquent ?

Lorsque j’écris, je peux sentir à l’intérieur de moi-même que la langue coréenne a un côté féminin et un côté masculin. Lorsque je me mets à écrire, quelle que soit la langue, j’ai l’impression d’être assise inconfortablement, un train de tirer ma jupe. Ce n’est pas seulement lié à la langue coréenne, je ressens cette même suffocation, cette même liberté dans la poésie coréenne. Passer par l’aphorisme après avoir décrit quelque chose est un trait caractéristique de la poésie coréenne, cela nous vient des poèmes traditionnels en trois lignes appelés sijo, que l’on écrivait encore en caractères chinois. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je reste réservée quant à la possibilité d’expliquer quoi que ce soit à travers la poésie. La langue coréenne possède de nombreuses variations adverbiales, des terminaisons à ajouter aux adjectifs, de multiples onomatopées et mots mimétiques qui font d’elle une langue vivante et pleine d’ironie, tout en gardant une syntaxe fluide. C’est une langue phonétique avec une riche histoire, ce qui offre des possibilités de rythme grâce à d’innombrables homonymes plus ou moins proches. Lorsqu’il s’agit de traduire, il devient alors extrêmement difficile de rendre tous les aspects des jeux de mots coréens.

[…]

Je considère que certains poètes exceptionnels sont aussi de grands critiques. Je me rappelle avoir été très touché par un texte que vous aviez écrit sur le poète Lee Seong-bok. Quelles sont les qualités nécessaires pour parvenir à maîtriser la critique littéraire de poésie ?

Pour moi, la critique littéraire est un peu comme l’entremêlement des fibres, à la fois fines et résistantes, de la courge éponge une fois qu’on en a enlevé la peau, ou bien, comme le mouvement des muscles et des os dans l’espace entre la main et le manche du balai qui vient de balayer la cour d’un temple bouddhique un millier de fois. La critique nous apprend comment un poème a tenté d’aller à l’encontre de la destinée de la poésie, qui est à la fois large et restreinte, et inversement, comment un poème s’acharne à essayer de vivre à l’intérieur même de cette destinée. J’aime quand un critique entre dans un de mes poèmes, en effleure l’ossature de ses doigts, puis le quitte. J’aime la critique écrite comme si la rencontre avec un poème permettait de compléter un autre poème dans lequel le critique serait lui aussi une partie du poème. Je crois que tout le monde sait plus ou moins pourquoi on utilise une courge éponge sèche ou pourquoi il fait balayer la cour d’un temple.

Si vous deviez renaître, aimeriez-vous vivre à nouveau en tant que poète ?

Je ne veux pas renaître. Je n’ai jamais pensé pouvoir naître à nouveau en tant qu’être humain porteur de mon « moi ». J’ai écrit dans un de mes poèmes que si je devais naître à nouveau, je voudrais ne pas avoir de frontière, comme certains adjectifs. Si c’est cela, la condition poétique, alors je n’aurais pas tellement le choix.

Pourriez-vous partager quelques mots clés de votre poésie avec les lecteurs qui font leurs premiers pas dans votre monde poétique, surtout les lecteurs étrangers ?

La mort, la femme, la Corée du Sud, toi, Séoul, l’absence, la maladie, les rats, la poésie.


Traduit par Lucie Angheben
D’après l’interview originale de Shin Young-cheol publiée dans la revue _ List.
Avec l’aimable autorisation du KLTI.


Extraits de Un verre de miroir rouge, Decrescenzo Éditeurs, trad.YEE Choon-woo et Lucie ANGHEBENverre de miroir rouge

 

  • UN VERRE DE MIROIR ROUGE

Après avoir rêvé de toi je frissonne
J’ai de la fièvre Les lumières aux fenêtres sont toutes éteintes
Dans la rue nocturne où rien ne bouge
Seuls brillent les écrits lumineux des enseignes
En toi nulle part où je puisse faire mon nid!

J’ai l’impression d’être encore dans un miroir qui porte ton nom
Je ne peux pas faire un pas
Lorsqu’on connaît la solitude c’est bien un miroir!
C’est le rouge qui brille et rejette! C’est le vin!

Hors de moi la migraine arrive de loin en palpitant
Et par cette nuit d’été je frissonne J’ai de la fièvre
Dans cette rue même l’odeur chaude de l’intérieur ne se sent pas
Pour supporter le froid de l’intérieur de ce miroir combien encore devrais-je me réchauffer?

L’éclair, accroché là-bas au bout de ce cri
Cet éclair se trouve dans ta tête, il ne peut donc en sortir
En toi il n’y a que toi Il n’y a personne comme d’habitude
Que tu as déjà craché beaucoup de moi!

Mais il n’y a qu’en toi que je me vois, le corps tout tremblant
Quelque part le son d’un marteau martèle les tempes
Les coups de feu de la solitude résonnent dans la rue nocturne
Maintenant nulle part où je puisse encore respirer!

Je contemple le verre rouge et sa surface calme
Je saisis ce miroir rouge et le bois
Les miroirs qui coulent de rouge dans mon corps crient
Tu sors du bar titubant titubant et disparais au loin
Là-bas, au loin, c’est pour moi le plus près
En moi nulle part où je puisse t’échapper!

  • LA CHAUVE-SOURIS

Nos lits sont sur des continents différents
Quand je me couche, tu te lèves
Quand je me lève, tu te couches

As-tu bien reçu les deux mains que je t’ai envoyées hier?
Mon cadeau nocturne envoyé sur ton continent matinal
Tes mains tombent hors du lit
Les dix doigts chauds qui tiraient tes mains comme un tiroir
Ne t’ont-ils pas étonné?
Pourtant n’es-tu pas celui qui a coupé ces poignets?
Ah, maintenant j’ai mal là-bas sans mes deux poignets

Lorsqu’une goutte de sang émerge au loin à l’horizon
Les draps immaculé se couvrent douloureusement d’une eau rouge
Dans cette écume de sang
Un goût de sang dans la bouche
Il est temps pour moi de passer la journée à t’écrire cette lettre sans mes poignets

Suspendu à ton plafond, mon poing noir et brûlant s’assèche de son sang
Tu sais que je t’écris cette lettre avec mon sang noir
Et qu’il n’y a que lorsque la nuit tombe que je peux m’approcher de toi
Comme nos lits sont sur deux continents différents
Maintenant je n’ai plus de mains, mes poignets absents me font souffrir

  • TITICACA

Une fois arrivées au sommet de la montagne
En empruntant un chemin enroulé comme un escargot
Mes oreilles se sont mises à flotter dans l’air
C’est bizarre, les oiseaux qui toute la journée m’avaient martelé le crâne de fausses rumeurs
Se sont faits muets comme des pierres
Plusieurs dizaines de kilomètres de silence jusqu’au pied de la montagne
Des notes de souffrance jouées avec la clé la plus haute!
Maintenant plus rien ne bouge
J’ai perdu mes oreilles et je me suis allongée au sommet
Mon corps brûlé par l’attente
Qui l’a enroulé de coton ?
Je vais aller dans tes rêves récupérer mes deux jambes
Des morceaux de chair bouillent dans mon corps incapable de bouger
Quelqu’un se cache-t-il derrière le tympan du ciel au loin?
Si je déchire ce tympan, pourrais-je entendre tes pleurs?
J’ai peur. La pâte du chemin, qui me ait juste souffrir et qui ne se démêle pas,
M’enroule à nouveau, encore plus fort Suis-je
Dans un pays où règne ce tympan bleu fermé par un gros cadenas?
Le vent a-t-il aussi emporté mes bourdonnements d’oreille?
Ce silence tellement lourd
Combien de temps s’est écoulé?
Des gouttes de sang sont suspendues
Au bord du toit de la maison escargot à l’intérieur de mes oreilles
Peu à peu elles vient au noir
Et paf! Elles tombent dans mon corps
Soudain il trempe mes pieds et emplit mon corps entier
Grand à couper le souffle, ténébreux
Le lac Titicaca

 

 

 

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