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La cité postmoderne et ses insatisfactions

À la suite d’une vertigineuse urbanisation et d’une modernisation sans précédent, la Corée a montré deux visages radicalement différents.

À la suite d’une vertigineuse urbanisation et d’une modernisation sans précédent, la Corée a montré deux visages radicalement différents. Le premier est celui d’un développement efficace et rayonnant, le second, celui d’une modernisation insensible et dangereuse. Au 21e siècle, quel regard portera la nouvelle génération d’écrivains coréens sur la ville ?

Chaque ville montre deux visages : un visage angélique et un visage démoniaque. Cette dualité résulte du fait que la ville est un rejeton de la modernité, elle aussi à la fois ange et démon. Comme Cho Myung-Rae l’a clairement démontré dans son livre The Modern Society and City-theory and Reality (2002), la « ville n’est pas seulement le moule dans lequel la modernité prend forme, elle est aussi une représentation évidente de celle-ci ». En clair, les deux facettes de la ville sont aussi celles de la modernité. L’urbanisation et la modernisation rapide de la Corée sont deux aspects marquants de son histoire. Les Coréens ont fait face à la fois à l’efficacité de la modernité mais aussi à sa cruauté. Et c’est évidemment sur cette dernière que les auteurs ont porté leur attention. Les efforts pour renverser cette dangereuse et cruelle modernité ont évolué au travers des années 70 et 80 et ont mis le feu aux poudres révolutionnaires.

Durant les années 80, pouvant être définies comme des années de révolution, la Corée a franchi le pas vers la démocratisation mais n’a pas réussi à poursuivre le mouvement révolutionnaire. La littérature coréenne devait accepter le nouveau cadre de ce que l’on appellera la « confusion du postmodernisme ». Dans When Adam becomes awake de Jang Jeon-il, le personnage principal, Adam, se réveille dans un paradis artificiel nommé Seoul et pleure en regardant la croix d’une église éclairée d’un néon. Dans ce roman, la passion et les perspectives d’avenir, les symboles du projet moderne de libération, peuvent difficilement être décelés. Ce livre est une révélation prophétique de la société de consommation postmoderne.

La littérature des années 90 reportera son intérêt pour la révolution vers la recherche de l’authenticité, et cette tendance va se renforcer. Dans la ville entièrement restaurée, sans âme,  les descendants d’Adam errent en quête d’eux-mêmes. C’est probablement à ce moment-là que Séoul est passée d’une ville moderne à une ville postmoderne. Mais comment cette ville est-elle représentée par les auteurs du 21e siècle ?

Ma ville précaire

Le premier thème développé est le sentiment d’insécurité qui retient prisonniers les habitants des villes coréennes. Il est bien connu qu’Ulrich Beck a défini la société moderne comme une « société du risque », essayant de trouver une alternative à celle-ci dans la « modernité réflexive ». Après avoir subi plusieurs catastrophes dans le milieu des années 90, la Corée dut faire face à la réalité : elle est une société à haut-risque.  En 1994, le pont de Seongsoo, ancien symbole du miracle de la rivière Han, s’effondre. En 1995, une conduite de gaz explose sur le terrain de construction du métro de Daegu. Deux mois plus tard, c’est le centre commercial Sampoong, vu comme un symbole de richesse dans le quartier Gangnam à Seoul, qui s’effondre. Certains sociologues pensent que cette série d’évènements trahit les contradictions et les failles d’une ville obsédée par le développement. Ces accidents ont laissé de profondes cicatrices dans les esprits des habitants de la ville.

Après avoir vécu à proximité du centre commercial Sampoong, maintenant détruit, quand elle avait une vingtaine d’années, Jung Yi-hyun a publié une courte histoire intitulée Sampoong Department Store, pour la cérémonie commémorative organisée 10 ans après son effondrement. Il ne nous est pas possible de savoir si cette histoire a été écrite dans le cadre d’une réflexion critique sur la « société du risque » ou la « frénésie du développement », dans la mesure où son traumatisme est personnel et non social. Et pourtant, c’est la raison pour laquelle cette courte histoire permet une réflexion naturelle et candide et non pas une critique impersonnelle. Ces réflexions sont rendues possibles par le sens de la mesure de Jung. Bien qu’elle traite généralement les deux aspects de la ville dans ses romans, elle ne garde en aucun cas une opinion négative de la vie dans le district de Gangnam, où elle est née et a passé sa jeunesse. Elle dit être une « citadine par nature ».  Bien que la métropole de Séoul engendre parfois tristesse et solitude, elle représente pourtant pour Jung Yi-hyun « une ville magnifique ».

Pyun Hye Young[1], quant à elle, ne nous montre elle que rarement ce côté magnifique de la ville. À la place, celle-ci touche le côté noir de la cité, et provoque chez le lecteur le désespoir, l’horreur et le dégoût. Cette obstination à ne représenter que cet aspect de l’univers urbain lui a valu l’attention des critiques. Alors qu’elle présente la ville comme un espace grotesque dans son premier recueil, Dans l’antre d’Aoï Garden (2005), elle dépeint une atmosphère plus réaliste avec des descriptions saisissantes dans le second, Heading for a Breeding Farm [en route vers la ferme d’élevage]. Ce deuxième recueil décrit d’une façon troublante une nuit dans une maison de banlieue. La maison, symbole du rêve des classes moyennes, devient le théâtre d’un cauchemar quand elle est envahie par des meutes de chiens. Pyun est devenue l’une des auteurs les plus importantes de Corée grâce à ce travail. Une fascinante allégorie de l’expansion de la société du risque depuis Séoul jusqu’aux villes environnantes.

Résistance postmoderne ?

Slavoj Zizek, poursuivant l’argumentaire de Jacques Rancière, déclare que les stratégies utopistes existent sans aucun doute dans une sphère esthétique. Zizek dénote que les politiques postmodernes de résistance sont influencées par le phénomène esthétique, en s’appuyant sur des tendances comme le body piercing ou les incidents spectaculaires en place publique. Il diagnostique également les flash mob(mobilisation éclair) comme la forme la plus pure de résistance esthétique et politique ranimée au sein d’une structure minimaliste. Il reste néanmoins flou sur le crédit qu’il porterait à une efficacité réelle de cette forme de résistance esthétique. Quand il appelle ces incidents des « poèmes urbains sans but fondamental » ou des « réactions politiques au Carré noir de Kasimir S. Malevitch », il y a dans son ton une douce ironie. Ces choses peuvent-elles réellement être de la résistance postmoderne ? Peut-on appeler cela de la résistance ?

Kim Kyung-uk[2] gardant toujours un œil sur ce qui meut la société contemporaine, il n’est pas surprenant qu’il soit le premier à écrire sur cette forme de résistance si particulière que sont les flash mob. Le personnage principal de Is Leslie Cheung Really Dead ?(2005) est un homme divorcé croulant sous les crédits. Alors qu’il pense que la nature est simplement un « alibi pour les péchés urbains », il est le type même d’un raté dans une cité moderne. Dans la dernière scène de ce roman, quand cet homme participe à une mobilisation éclair afin de commémorer le premier anniversaire de la mort de Leslie Cheung[3], il ressent une excitation étrange. L’auteur insère intentionnellement une chanson inconnue dans le récit. Il est difficile de savoir si cette chanson est un hymne ou un éloge. Cette ambiguïté donne à la fin un caractère très pathétique. Ce roman nous dit que les flash mobseraient des poèmes urbains écrits librement dans la sauvage cité postmoderne qu’est Séoul.

En présentant une petite « communauté » composée d’une ou deux personnes partageant les mêmes goûts, qualifiée de fétichisme de l’analogue, Kim Jung-hyuk[4] exprime la liberté d’un individualisme mature et le calme de ces individus. Dans une nouvelle intitulée Bouclier de verre (2008), Kim raconte le périple de deux demandeurs d’emploi exécutant des performances artistiques dans le métro, reflétant un malaise coréen à l’époque du néo-libéralisme. Kim se sert d’eux comme porte-paroles pour ridiculiser à la fois la productivité économique et la rigidité artistique : « Nous voulons aider le monde en explicitant des vérités ordinaires. — Qu’entendez-vous par “vérités ordinaires” ? — S’amuser » (p.32).  La stratégie de Kim doit être de se divertir lui-même entre cette productivité et cette rigidité, mais cette stratégie semble être aussi solide qu’un bouclier de verre. C’est probablement à cause de cette stratégie de récit risquée qu’à la fin les deux protagonistes sentent qu’ils doivent se séparer.

La vie des gens vivant dans les villes néolibérales de Corée est instable. Ils ne peuvent savoir quand un centre commercial s’effondrera ou encore quand une maison de banlieue se transformera en ferme d’élevage. En ces circonstances, des personnages écrivent des poèmes urbains en faisant des choses comme participer à des mobilisations éclair ou en mettant en scène des performances. Pendant ce temps, la société coréenne expérimente une résistance politique esthétique d’un nouveau genre. En 2008 eut lieu le rassemblement à la lumière des bougies[5], qui attira une énorme attention de la presse mondiale. Ce « festival » se déroula au cœur de Séoul suscita la colère des autorités et perturba le service du métro. Les manifestants, qui transformèrent un boulevard à 10 voies en place à ciel ouvert pour le rassemblement durant plus de 2 mois, agirent au-delà de toute attente. Ce fut une redécouverte de la ville. La réalité surpasse toujours la littérature.

Shin Hyoung Cheol
Traduit de l’anglais par Thierry Berno et Vincent Roche
Source koreanliteraturenow.com/LTI Korea

[1] Née en 1972. Œuvres disponibles en français : Cendres et rouges (Picquier) ; Dans l’antre d’Aoï garden et La forêt de l’ouest (Decrescenzo éditeurs)

[2 ] Né en 1971. Disponible en français : Comme dans un conte (Decrescenzo éditeurs)

[3] Leslie Chung est un acteur Hongkongais mort en 2004. La cérémonie de ses funérailles fut un des motifs qui ont inspiré la nouvelle Aoï garden(+ ajout lien interview auteur).

[4] Auteur né en 1971. A publié en français : La bibliothèque des instruments de musique ; Bus errant ; Zombies. Tous chez Decrescenzo éditeurs.

[5] Vague de manifestations contre la réouverture du marché coréen aux importations de bœuf américain, après qu’un cas  de « vache folle » avait été déclaré aux États-Unis quatre ans plus tôt, entrainant un embargo de la viande bovine américaine.

1 Kommentar zu “La cité postmoderne et ses insatisfactions

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