Essais Une société en métamorphose

La fin des choses

"Nous n’habitons plus la terre et le ciel, nous habitons Google Earth et le Cloud."

Han Byung-chul poursuit sa réflexion sur la place dictatoriale qu’ont pris les objets numériques dans nos vies. Pour l’auteur, le smartphone s’inscrit dans un processus de destruction du monde numérique en réduisant la main à la seule action des doigts manipulateurs de clavier, contraignant à faire disparaître l’un des attributs fondamentaux de la main, la capacité de travail. Cette main, d’Aristote à Leroi-Gourhan, servît le travail, fut magnifiée par Bachelard dans ses rêveries pour les qualités qu’elle procure en modifiant la matière. L’informatique puis le numérique et plus encore l’intelligence artificielle ont contribué à ce que la main s’absente du travail humain. Le monde ouvrier le premier en a connu les affres. La tertiairisation du travail y gagna beaucoup dans cette affaire tandis que l’homme s’éloignait des sensations que procurent le rapport de la main à la matière et à l’outil. Dans cette entreprise de déréalisation dans laquelle la matière se dé-chosifie pour devenir objet, le smartphone joue désormais un rôle central, isolant toujours plus son propriétaire. La main, autrefois marqueur de liberté quand elle s’autonomisa de la mécanique du corps, est désormais rivée à un objet qui isole plus qu’il rassemble, et que l’auteur nomme un nounours numérique.

Mais, Han Byung-chul dénie au smartphone la qualité d’objet transitionnel, au motif que nous n’hésitons pas à en changer régulièrement. Lorsque nous changeons régulièrement de smartphone, nous achetons en réalité toujours le même objet : le nouveau smartphone a changé d’apparence, comme le doudou du bébé a changé quand il a été lavé. En changeant, il reste le même. C’est à ce titre que le smartphone perd sa qualité de simple d’objet pour devenir justement objet transitionnel. Au travers de la critique du smartphone Han Byung-chul fait un réalité un procès plus large, dont son œuvre atteste. La crise de la société qu’il met en relief est aussi une critique de la démocratie néolibérale. Son illustration est lumineuse. La démocratie néolibérale ne prive pas de liberté, au contraire, elle la promeut, elle l’exploite, elle ne veut pas d’un citoyen soumis mais d’un citoyen addict. (p. 43). Mieux même, elle veut un citoyen entreprenant, créatif, volontaire, exprimant sa toute-puissance narcissique, pourvu qu’il dirige son énergie vers le « souverain bien » économique.

De ce point de vue, bien que l’ouvrage n’y fasse pas allusion, la pandémie de COVID-19, la vaccination et le pass vaccinal ne freinent pas les libertés, elles les conditionnent, les canalisent vers les objets de consommation : « vacciné, consommez ! » Cette crise de la société et de la démocratie, entrevue dans La société de la fatigue (2014) et dans Le désir et l’enfer de l’identique (2018) débouche sur la question de l’autre, dont il est dit qu’il est expulsé par l’hyper communication (p. 45). D’où le procès entrepris dans le chapitre Selfie que le seul narcissisme du sujet photographié ne peut expliquer entièrement. Pour l’auteur le selfie est une information, soit une non-chose (p. 52). Il ne constitue pas un média du souvenir et n’est pas fait pour être conservé, affirmant que les répétitions ne produisent pas de sens, ce qui nous paraît inexact, puisque le sens d’une répétition réside dans l’acte de répéter, comme aboutissement. C’est à propos de choses qui échappent que Kafka rédige un texte Le souci du père de famille, dans lequel une chose répugnante nommé Odradek entre dans la maisonnée à cause des soucis du père. Il échappe au regard. Son extraordinaire mobilité le rend in-regardable. L’auteur le compare à la communication numérique qui abolit regard, visage et présence physique, une autre façon d’abolir la présence de l’autre. À ces choses qui s’immatérialisent, l’auteur délivre une anecdote dans laquelle il fait une chute à vélo, devant un magasin de jukebox. Il entre, fasciné par le monde des choses, fait l’acquisition d’un Juke box : « Le son que le juke-box produit relève à la fois de la chose et du corps » (p. 128). Le jukebox produit des bruits de choses. Han Byung-chul réifie l’objet mais réinvestit le corps et la matière, sources de vie.


La fin des choses : Bouleversements du monde de la vie
Han Byung-chul
Actes Sud, 2022, 144 pages, 16€

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