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Rencontre avec Pascal Lafine (KBOOKS, VERYTOON, TONKAM)

L'arrivée du webtoon en France a été une réelle déferlante, et KBOOKS s'est vite imposé comme leader du format papier. Rencontre avec Pascal Lafine, directeur éditorial des éditions Delcourt/KBOOKS.

Shonen
Litt. "garçon adolescent", le terme shōnen désigne les mangas dont la cible éditoriale sont les jeunes garçons. Ce genre met en avant des aventures remplies d'action, fantaisie, combats, etc.
Piccoma
Lancée en 2016 au Japon et en 2021 en France, Piccoma est une plateforme de webcomics gérée par le groupe coréen Kakao.
Solo Leveling, Tome 6 © KBOOKS

Depuis quelques années maintenant, la littérature coréenne se démarque en France auprès des jeunes lecteurs – en particulier les manhwas publiés en ligne. En effet, grâce à certaines plateformes telles que Verytoon (créée en janvier 2021) et Naver Webtoon (créée en 2004), l’accès aux webcomics (bandes dessinées coréennes) est devenu plus rapide et facile d’accès.

L’équipe Keulmadang a rencontré Pascal Lafine, directeur éditorial de KBOOKS, Verytoon et Delcourt/Tonkam, pour comprendre les relations entre les maisons d’éditions françaises et coréennes et la façon dont les webcomics papier sont arrivées en France.

  • Quand avez-vous constaté la popularité du manhwa et décidé de vous tourner vers sa publication ?

Tout d’abord, le terme « manhwa » ne correspond pas aux bandes dessinées coréennes actuelles. Les manhwas étaient des bandes dessinées réalisés en noir et blanc dans les années 2000. Aujourd’hui, les termes qui conviennent le mieux sont « webcomics » et « smartoon ». Ensuite, je n’ai pas décidé de me lancer dans la publication des webcomics pour leur popularité, mais parce que j’aimais ce genre. J’aime les dramas coréens et la K-pop, je voyage chaque année en Corée du Sud et ce sont les amis que je me suis fais là-bas qui m’ont initié à ce genre que j’ai tout de suite aimé.

  • Comment choisissez-vous ce que vous allez publier ? Choisissez-vous en fonction du public, de l’histoire ou du tracé ?

Je choisis les webcomics en trois étapes consécutives :

  • Les séries que j’aime ;
  • Les séries populaires ;
  • Les séries en adaptation cinématographique.

Par exemple, j’ai eu un coup de foudre pour Solo Leveling en 2017. J’ai voulu le publier et j’ai pu en récupérer les droits. Bien que nous ayons publié Solo Leveling en premier, je m’efforce de ne pas rester dans le même genre (action-fantaisie). Le but est que le webcomic soit représenté dans tous les genres et styles. Je ne veux pas que cela se fasse comme les mangas qui, au début, ne publiaient que des shōnen et qui ont été stéréotypés en « manga = action et violence ».

True Beauty, Tome 1 © KBOOKS

Nous avons la chance d’être les premiers à publier des webcomics en France, alors, nous allons en profiter pour modifier les choses et le faire correctement. C’est pour cela que nous avons ensuite publié True Beauty et Secrétaire Kim, pour montrer que tous les genres se retrouvent dans les webcomics. Plus tard, il y aura même quelques webcomics historiques qui sortiront.

  • Pourquoi choisir de conserver le titre en anglais ?

En premier pour les dramas, cela permet aux personnes de les retrouver plus facilement avec le nom du livre. Ensuite, c’est ce qui a permis à la Corée du Sud de prendre le devant sur le Japon : des titres ou des paroles en anglais placés subtilement. La hallyu utilise l’anglais pour s’ouvrir à l’international.

  • Lors de l’achat d’une œuvre, négociez-vous plutôt avec les éditeurs (quand un format papier existe), les plateformes (Webtoon, Toomics, etc.) ou les auteurs ?

C’est du cas par cas. Nous contactons surtout les studios avant les plateformes. Si une version papier est déjà existante, nous demandons aux éditeurs, mais elles sont rares en Corée.

  • Comment se négocient les droits papiers pour un webtoon existant uniquement au format digital en Corée ? Y’a-t-il concurrence avec les traductions existantes sur les plateformes françaises ?

Les droits se négocient comme un livre classique, il faut payer en avance par rapport au nombre d’exemplaires qu’on pense vendre. Pour éviter le problème de la langue, nous avons pris un agent coréen qui s’occupe des négociations. Comme il y a énormément de studios de webcomics en Corée, c’est la solution la plus adaptée.

Pour la concurrence, au début il n’y en avait aucune, mais maintenant, il y a de plus en plus de personnes qui veulent se lancer dans les webcomics, du fait de sa popularité grandissante. L’arrivée de Piccoma va aussi totalement bouleverser l’écosystème car ils souhaitent devenir l’unique interlocuteur des éditeurs français.

  • En dehors de la traduction, quelles sont les contraintes particulières de la publication d’un webcomic au format papier ?

Le plus difficile est l’adaptation en papier. On part d’une version faite pour être lue de haut en bas. Il faut complètement refaire la mise en page, repenser les choses. Nous ne voulons pas faire comme les rares versions papier faites en Corée du Sud : du simple copié-collé des pages web. Ici, nous créons une réelle mise en page. C’est d’ailleurs la partie qui coûte le plus cher car c’est très complexe. Il faut savoir où placer quelle case, combien de cases doivent être mises dans une page… pour donner un air de bande dessinée.

La traduction reste aussi un problème, bien que mineur. Il n’y a pas encore beaucoup de traducteurs spécialisés en webcomics, ce qui rend les choses difficiles car la bande dessinée ne possède pas un registre aussi littéraire que les romans.  

  • Réalisez-vous un gros travail de maquette, ou devez-vous suivre le format initial ?

Pas vraiment. Nous sommes libres sur le travail de maquette, d’autant plus qu’il y a très peu de versions papier en Corée du Sud. Au début, c’est un travail compliqué mais avec le temps, cela est réalisé plus rapidement. En outre, certaines maisons d’édition sud-coréennes nous demandent la version papier réalisée en France pour pouvoir la publier en Corée.

The Abandoned Empress, Tome 1 © KBOOKS
  • Vous avez adopté un certain format pour vos manhwas. Était-il important pour vous de se démarquer du format manga traditionnel ?

Oui, c’est très important de se démarquer du manga. Les pages étant en couleur, il y a une perte de la précision des traits qui est résolue par le format 1,5, idéal pour une bonne visibilité. De plus, ceci rappel les manhwas de l’époque qui avait, eux-aussi, ce format.

  • Pensez-vous que le manhwa est capable de faire concurrence au manga japonais ? Ou est-ce que les deux ne sont pas encore différenciés sur le marché ?

Il n’y a aucune concurrence. Les sujets sont totalement différents. Les webcomics ont une façon plus moderne de raconter et quelque chose qui se rapproche plus de ce qu’il se passe aujourd’hui. Les générations d’aujourd’hui trouvent cela super tandis que les anciennes générations ne les apprécient pas forcément. Pour moi, il y a autant de différences entre le webcomic et le manga, qu’il y en a entre le manga et le webcomic américain.

  • Achetez-vous une licence au chapitre ou en entier ?

Nous payons une licence pour son intégralité. Ensuite, nous décidons combien il y aura de chapitres par tome. En général, nous sommes entre 12 et 16 chapitres pour un livre. Le prix des droits diffère à cause de la concurrence. Il y a une sorte d’enchère, le meilleur montant emporte les droits.

  • Quel est le tirage moyen d’un manhwa ? Et à partir de combien d’exemplaires vendus considérez-vous qu’une série est un succès ?

Nous ne nous sommes pas mis de barrières. Pour l’instant cela tourne bien, le premier Solo Leveling est à plus de 150 000 ventes et True Beauty volume 1 à plus de 25 000.

  • Comment évaluez-vous le risque d’un éventuel échec commercial ? Arrêteriez-vous une série en cours ?

Nous n’en sommes pas encore là car la collection KBOOKS est nouvelle. Il n’y a pas encore de niveau d’échec, nous verrons cela dans un an avec l’arrivée en masse de la concurrence.

  • Quel appui fournit l’éditeur coréen pour votre marketing ?

S’il y a un drama provenant du webcomic, on engage plus de marketing. En revanche, l’éditeur coréen ne fait pas d’aide de marketing direct. Ils nous fournissent des éléments si on leur en fait la demande.

  • Quels canaux de communication privilégiez-vous pour donner du succès à une franchise ?

Tout dépend de l’ampleur du titre. Il y a manganews qui est un site web très populaire. Nautiljon, qui est le site le plus connu pour regrouper toutes les sorties littéraires et musicales coréennes. Et Kworld et K-Society, des magazines que nous contactons pour les pubs.

Hellbound, Tome 1 © KBOOKS
  • Les bibliothèques sont-elles un objectif parmi vos ventes, ou sont-elles secondaires ?

Les bibliothèques sont secondaires. Elles ne rapportent pas d’argent direct. En revanche, elles créent un futur public de lecteurs et permet la découverte.

  • La coédition (simultanéité des parutions) à l’International représente-t-elle un enjeu ?

Non, pas pour l’instant. Mais nous avons tenté de le faire avec Hellbound, crée par l’équipe du Dernier train pour Busan. Le succès n’était pas forcément au rendez-vous. Mais la France est un pays spécial, c’est le plus gros pays de bandes dessinées au monde. Les Japonais, eux, comptabilisent plus de ventes mais sur un seul genre : les mangas japonais. En France nous avons les fumetti, les comics, les mangas, la BD Franco-Belge, les webcomics

  • Pour finir, quels sont vos plans ou vos attentes pour l’avenir ?

Que le webcomic puisse bien s’installer, trouver sa place. Et aussi, que cela permette aux jeunes auteurs français d’être publiés en Corée du Sud.


Les éditions KBOOKS de Delcourt représentent le plus grand marché de webcomics en France. Leur collection s’est récemment enquit de nouvelles séries, tel que Clean with Passion, The Druid of Seoul Station et The Abandonned Empress en plus de publier prochainement Dungeon Reset et Navillera. Restez a l’afflux !

L’équipe Keulmadang adresse un grand merci à Pascal Lafine pour sa confiance, en plus d’avoir répondu avec sincérité et gentillesse. 

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