Portraits d'Auteurs

Quelques mots de JUNG Young-moon

Déjà les romantiques alertaient sur l’avènement d’un monde où la religion plierait sous les coups de la Raison triomphante. Plus tard, à travers les longs déploiements juridiques incompréhensibles du Procès, Kafka allait plus loin : « l’homme est mort »… il n’y a plus de sens. Une vision résolument moderne de l’existence à laquelle semblent répondre vos Récits d’outre-noir.

Oui. Au moment de la rédaction de ce recueil, j’étais très inspiré par Kafka. Je souhaitais me rapprocher de son style, exprimer avec la même acuité ce qui me tourmentait alors et constituait le thème principal de mon œuvre : la mort. Il est admis que la couleur noire est celle des pensées macabres, mais c’est aussi la couleur de l’inconnu, le reflet d’une matière difficilement pénétrable, une densité opaque. Nous sommes tous promis au même sort; j’en ai questionné la raison, le pourquoi. A travers mes différents récits, j’ai tenté de comprendre. L’idée d’une mort prochaine est la pensée la plus effrayante qui soit ; j’ai voulu en étouffer les élans de tristesse et d’angoisse par une sorte d’humour, un décalage qui vient surprendre le lecteur à l’endroit et au moment où il ne s’y attend pas. Par exemple, dans la nouvelle intitulée Sourire qui clôt le recueil, un homme fraîchement sorti de prison se réjouit d’avoir une dernière érection au moment d’être écrasé en pleine nuit par un camion au milieu d’une route.

En quelque sorte, les différents visages de la mort en autant de récits agissent comme une force d’immortalité. Les personnages sont dans la tentative de compréhension d’un univers qui leur échappe toujours et qui semble ne pas avoir de fin…

Mon livre naît d’un constat simple : on ne peut comprendre le monde ; du moins mes personnages ne le peuvent pas. La seule chose dont ils sont sûrs, c’est de leur mort prochaine. À travers différentes images de la mort en autant de  récits, je voulais montrer qu’on ne pouvait lui donner une définition satisfaisante, que le sens se dérobait à chaque fois. La mort n’est pas de dimension humaine car elle échappe constamment à notre compréhension. Nous pouvons vaguement trouver un compromis avec elle ; un peu comme ce personnage dont je vous ai parlé à l’instant, qui sourit jusqu’à sa toute dernière seconde.

Dans Pierrot en mal de lune, les personnages sont aussi à la recherche d’un sens qui se dérobe. Ils se questionnent, se  reprennent, se contredisent…  

Pierrot en mal de lune est un roman composé de plusieurs récits indépendants mais qui constituent un tout cohérent. L’histoire est difficilement résumable, il n’y pas vraiment d’intrigue ; on devine un fil conducteur mais sans aucun événement suffisamment marquant auquel s’accrocher. C’est en partie parce que les personnages n’ont pas les idées claires… Ils murmurent et ressassent sans cesse, cherchent leurs mots, se contredisent. Non seulement dans ce roman, mais aussi dans d’autres de mes livres, les lecteurs ne peuvent retenir un message précis. Les personnages eux-mêmes ont conscience de l’inutilité de leurs actes, de leurs paroles abstraites. Les relations entre individus sont pauvres, les échanges presque inexistants. Chacun, à sa manière, exclut l’autre. Au début de Pierrot, le narrateur entretient des relations presque normales avec son entourage : il a un enfant, des amis…mais au fil du récit ses rapports avec ses proches se distendent; il se renferme, se coupe lentement de la réalité, s’éloigne surement d’une conduite dite « normale ». Arrivé au bout du chemin, la frontière entre réel et imaginaire disparaît ; ce nouvel espace-temps devient sa réalité, son espace d’expression où les signes qu’il perçoit ne lui mentent plus. Ce comportement poussé à l’extrême, on pourrait lui prêter quelques traits du paranoïaque.

 

Vous suggérez donc que le héros-narrateur finit par adhérer totalement à ses doutes jusqu’à façonner le monde selon son propre point de vue ?

Oui. La réalité ne dépend plus de ses rapports avec le monde mais de la perception qu’il en a. Si j’élargissais mon propos, je dirais même que ce constat vaut pour chacun d’entre nous… Certains auteurs veulent décrire la réalité « à tout prix ». Pour moi, il y a un biais dans chaque regard qui se reporte sur le monde. On ne peut embrasser une réalité totale ; le sens, toujours, nous échappe. Dans mon dernier roman, Un monde dénaturé, mon but n’est pas de créer un monde frictionnel détaché de toute réalité mais au contraire de montrer que la réalité est elle-même artificielle, virtuelle, que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être.

 

Comme ce monde que l’on cherche à cerner, on ne sait pas toujours par quel bout aborder vos œuvres ; elles ne semblent ancrées ni dans un lieu ni dans un temps…

En effet, rien n’indique qu’il s’agisse d’un auteur coréen. J’aime avant tout les auteurs d’avant-gardes comme Yi Sang ou Kim Su-yong, sans oublier Kafka ou Beckett; ils ont pu approcher le cœur des émotions humaines : c’est dans cette vocation que je veux m’inscrire.


Propos recueillis par Julien Paolucci, traduits par Kim Woori

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