Fiction Romans

Les Nuits de sept ans

 

les-nuits-de-sept-ans-photo

 

 

 

 

 

LES NUITS DE SEPT ANS
DE JEONG YOU-JEONG
Traduit du coréen par KWON Ji-hyun et Philippe LASSEUR
Decrescenzo éditeurs, 516 pages, 19 €.

 

 

 

*

PROLOGUE

J’ai été le bourreau de mon père.

L’aube du 12 septembre 2004 a été le dernier instant où je me suis senti derrière lui. Ce jour-là, j’ignorais tout : l’arrestation de mon père, la mort de ma mère, ce qui s’était passé la veille… Je me souviens seulement que j’étais envahi par une angoisse vague aux contours flous. C’est en sortant de l’étable abandonnée de la ferme Seryeong, où j’étais resté caché pendant deux heures avec Seung- hwan, que je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas.

Deux voitures de police barraient l’accès à la ferme. Les lumières des gyrophares imprégnaient de rouge sang les aulnes du bois adjacent. Des insectes s’envolaient dans un halo lumineux. Le ciel était encore obscur, le brouillard épais. Je me suis mis à trembler dans l’air humide et froid du petit matin. Seung-hwan m’a confié son téléphone portable en m’invitant à le tenir fermement dans ma main. Il m’a ordonné à voix basse de le garder précieusement. Un policier nous a embarqués dans une des voitures de service.

Des paysages troublants défilaient par la fenêtre. Des ponts détruits, des voies innondées, des rues ravagées, des camions de pompiers, des voitures de police et des ambulances enchevêtrés, un hélicoptère survolait dans un ciel noir, le village au pied du barrage Seryeong, celui où ma famille avait passé deux semaines qui s’étaient transformées en enfer… Que s’était-il donc passé ? Je n’ai pas demandé. Je n’ai pas osé. Je n’ai même pas pu regarder Seung- hwan. J’avais peur d’entendre des horreurs.

La voiture de police qui nous transportait s’est arrêtée devant le commissariat de la ville de S. Un agent de police a emmené Seung-hwan au bout du couloir alors qu’un autre m’a conduit dans la direction opposée. Dans une petite pièce, deux inspecteurs m’attendaient.

« Tu n’as qu’à nous dire ce que t’as vécu, m’a ordonné la chemise bleue. Ni des rumeurs, ni le fruit de ton imagination. T’as pigé ? »

Oui, j’ai pigé. J’ai pigé qu’il ne fallait pas céder aux larmes. Ni à la peur. Qu’il fallait raconter calmement ce qui s’était passé la nuit d’avant. Si je voulais qu’on nous libère, Seung-hwan et moi, si je voulais revoir mon père, si je voulais savoir ce qui était arrivé à maman… J’ai cru qu’il fallait faire comme ça. Ils m’ont écouté sans un mot.

« Récapitulons ton histoire. C’est donc un agent de sécurité qui t’a forcé à aller jusqu’au lac et non ton père. C’est bien ça ? »

La chemise bleue a voulu vérifier. J’ai répondu « Oui ».

« Et tu as joué à cache-cache avec la fille qui s’est noyée dans le lac il y a deux semaines jusqu’à ce que Seung-hwan vienne te sauver.

— On n’a pas joué à cache-cache. On a joué à un, deux, trois… soleil ! »

Les deux hommes m’ont regardé en silence. Leurs yeux semblaient me dire : on ne croit pas un mot de ce que tu nous dis.

Un peu plus tard, la chemise bleue m’a conduit à l’entrée principale du commissariat. Elle m’a dit que mon oncle m’attendait au parking. Mais arrivés à l’entrée, nous avons découvert une montagne de journalistes qui grouillaient jusque dans le parking. La chemise bleue m’a pris par le bras et s’est courageusement engouffrée dans la foule. À chaque pas, on était mitraillés par les flashs. Et les cris. Lève ta tête ! Regarde par ici ! As-tu revu ton père ? Où étais-tu ?

J’ai été pris d’un vertige. J’ai eu des hauts-le-cœur et l’envie de vomir. La chemise bleue a accéléré le pas.

Un instant, j’ai cru avoir entendu la voix de Seung-hwan qui m’appelait. J’ai alors repoussé la main de la chemise bleue pour me tourner et chercher désespérément la tête de Seung-hwan dans cette foule de visages inconnus. À ce moment précis, tous les appa- reils photos ont fait jaillir un océan de lumière blanche et je me suis retrouvé tout seul comme un îlot minuscule dans cette immense mer de clarté.

Mon oncle m’a ouvert la portière arrière de sa voiture. Blotti dans un coin du siège, j’ai ouvert le portable de Seung-hwan et regardé la photo de l’écran. Sur la photo, on voyait le chemin devant notre maison se perdant dans le brouillard, des lampadaires allumés, un homme à la carrure impressionnante et un garçon qui marchent côte à côte au bord d’une haie de thuyas… L’homme portait le cartable du garçon qui avait mis une de ses mains dans la poche arrière du pantalon de l’homme. Moi et mon père. Dix jours plus tôt, le matin. Seung-hwan nous a pris de dos.

J’ai serré le portable dans ma main. Le front posé sur les genoux, j’ai concentré toute mon énergie pour ne pas pleurer.

Les gens parlaient de « ce qui s’est passé la nuit dernière », le « drame du lac Seryeong ». Ils ont qualifié mon père de « meurtrier psychopathe ». Ils m’ont surnommé « son fils ». J’avais alors onze ans.

%d blogueurs aiment cette page :