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Les ombres du lundi

 

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LES OMBRES DU LUNDI
DE KIM JUNG-HYUK
Traduit du coréen par  MOON So-young et Maryse BOURDIN
Decrescenzo éditeurs, 303 pages, 17 €.

 

 

 

 

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            L’odeur est imprégnée dans les moindres recoins du « Crocodile Building ». Il suffit d’y mettre les pieds un court instant pour qu’elle vous saute aux narines. Cette odeur, c’est l’air même de l’immeuble, son sang, qui coule entre les murs de béton, les conduites et les marches étroites. Invisible, il est vain de chercher à en saisir la matérialité ; indescriptible, son existence est plus vague encore. Personne n’en connaît l’origine : provient-elle du sol, des murs, du rez-de-chaussée, du troisième étage ? Elle flotte dans le restaurant du sous-sol, la quincaillerie du rez-de-chaussée, l’école d’aïkido du premier étage, le cybercafé du deuxième, les bureaux-studios du troisième et tout en haut sur la terrasse, pourtant, les gens prétendent qu’ils ne la sentent pas, qu’elle n’existe pas. La première fois qu’on la respire, on la trouve désagréable, mais on s’y habitue vite avec le temps.

          Quelqu’un a bien essayé de la définir : un mélange de relents émanant d’un trou profond que l’on aurait creusé dans la terre pour y enterrer pêle-mêle des déchets alimentaires, des cadavres d’animaux, des moisissures, de la sueur humaine et des machines rouillées, qu’on aurait laissé fermenter pendant cinquante ans. Les occupants du bâtiment se sont contentés d’acquiescer sans mot dire.

          C’est au troisième étage qu’elle est le moins forte. Là, elle livre quotidiennement bataille à l’air de l’extérieur. Une journée ensoleillée donne la victoire à ce dernier tandis que la pluie ou un temps humide incite la pestilence à envahir tout l’espace.

          Cet étage est divisé en deux zones. Gou dong-chi est le locataire du 4-B. La porte en fer s’orne d’une plaque rectangulaire – « Gou dong-chi – bureau » – dont l’emplacement, à hauteur de poitrine, a été mûrement calculé. Juste au-dessus, au niveau des yeux, est apposée comme un précepte moral la mention « FRAPPER SVP ! ». N’importe qui de sensé aurait fait l’inverse, mais Gou a estimé que « FRAPPER SVP ! » devait être placé plus haut que son nom. Une personne qui prend la peine de monter jusqu’au troisième étage vient sûrement lui rendre visite, il est donc parfaitement normal que les mots « FRAPPER SVP ! », rappel de son exigence, soient placés à l’endroit le plus visible. Il ne peut accepter que l’on entre sans avoir la politesse de frapper à la porte. Malgré l’injonction, certains visiteurs n’hésitent pas à tourner la poignée tout de go. Aussi la porte reste-t-elle verrouillée la plupart du temps.

          Un bureau métallique, un luxueux fauteuil inclinable, un classeur occupant tout un pan de mur, une penderie en plastique de moins d’un mètre de largeur ainsi qu’un lit pliant forment tout le mobilier de la pièce. dans la penderie sont soigneusement suspendus trois vestes noires de style identique, dix tee-shirts noirs unis et trois jeans. Une mini-chaîne équipée d’un seul haut-parleur trône sur la table : Gou l’appelle son « audio borgne ». Elle diffuse en permanence des arias de ténors italiens enregistrées en mono dans les années 1920. La stéréo serait inutile. Ces enregistrements contiennent une bonne dose de grésillements qui emplissent l’espace à merveille. Entre l’odeur pestilentielle et les parasites, l’accord est parfait.

        Gou adore lire les dossiers confidentiels de ses clients en écoutant les airs déversés par son audio borgne, les pieds sur le bureau, le dossier du fauteuil incliné à fond. À la fin de chaque morceau, il attend la suite en fixant l’appareil. Pendant ces quelques secondes de silence, le monde est vide. Dès que la plage suivante est abordée et qu’une nouvelle mélodie s’annonce en grésillant, soulagé, il pose à nouveau son regard sur le dossier.

        Parfois, il chantonne les airs qu’il écoute. À la mélodie qui provient de la chaîne, il superpose des phrases du dossier qu’il lit. Les récits désespérés des clients sonnent bien. Tous les chagrins, toutes les peines sont atténués. Le chant a le pouvoir d’embellir n’importe quelle affaire. Gou fredonne souvent dans le bureau vide, ce qui le met de bonne humeur. En chantant, il est moins sensible aux odeurs. Il imagine qu’elles se ruent dans un coin et que, telles des spectateurs d’opéra, elles s’alignent dans une atmosphère bon enfant pour savourer son chant. il aime bien sa voix grave : Vous êtes venue me voir un lundi si monotone. Vous qui êtes consciente de la fugacité de toute chose en ce monde, dites-moi votre secret. L’ombre du secret franchit les frontières et traverse les océans. L’amour est notre seule force pour affronter ce monde éphémère. Dites- moi votre secret. L’ombre du secret s’étire, s’étire comme un lundi.

 

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            Toc toc toc ! des coups frappés à la porte couvrent la voix du ténor. Gou n’en bouge pas d’un pouce pour autant. Les pieds sur le bureau, il flotte dans un état de demi-sommeil, sa bouche affleurant à la surface de la somnolence. Sans ces « toc toc toc ! », tout serait englouti. Le tapage des enfants du quartier s’infiltre par les fenêtres ouvertes. Il est déjà sûrement 15 heures passée, on entend ces petits morveux galoper dans tous les sens. Gou attend qu’on frappe de nouveau, sans se donner la peine d’ouvrir les yeux. Entre les cris des enfants et la voix du ténor, c’est à qui l’emportera. Le ténor a beau être puissant, pas facile pour lui de lutter contre des gosses qui courent comme des chevaux fous.
Quand on tambourine une deuxième fois, Gou se redresse dans son fauteuil. Il baisse le volume de son audio borgne, se dirige vers la porte pour y coller son oreille. Le vacarme des enfants se répand de tous côtés, ce qui empêche de discerner les bruits avec précision. Bon sang, qu’est-ce qu’ils ont bouffé pour crier si fort ? Il est difficile d’identifier le visiteur seulement de cette façon. Il déverrouille son système de fermeture et ouvre la porte.

– C’est bien le bureau de Gou dong-chi ?

            Un homme, la cinquantaine, un mètre soixante-dix, des lunettes à fine monture dorée, la vue plutôt mauvaise, souffrant d’une insuffisance respiratoire vu la forme de son nez, avec deux gros grains de beauté sur le visage et une légère obésité abdominale peut-être plus grave que ne le laisse apparaître sa modeste bedaine. Une veste ordinaire, bleu foncé, une chemise blanche tout aussi banale. La première inspection s’arrête là, il est impossible de savoir si c’est un client potentiel. Au lieu d’ouvrir la bouche, Gou pointe du doigt l’écriteau « Gou dong-chi – bureau ».

– Je peux entrer ? reprend l’homme.
– Qu’est-ce qui vous amène ici ? réplique Gou, sans lâcher la poignée.
– Je suis venu parce que j’ai envie qu’on m’oublie.
– Qu’est-ce que c’est ? Un mot de passe ?
– On m’a dit que vous comprendriez si je disais ça.
– Entrez d’abord.
– Je ne me suis pas trompé d’adresse, j’espère ?

            Gou lui sourit en guise de réponse. Un sourire au plus bas de l’échelle, à simple valeur affirmative. Il déplie une chaise rangée dans un coin et la place devant son bureau. En face de son fauteuil de luxe, elle a l’air plus petite et minable qu’elle ne l’est en réalité. Gou n’a aucune considération pour le confort des clients. Son principe est simple et clair : un bon siège à qui doit rester assis longtemps, et une modeste chaise à qui est de passage. L’homme s’y installe inconfortablement. Craignant sans doute de la casser s’il y met un peu plus de force, il reste assis sur un quart de fesse et emploie son énergie à garder l’équilibre dans les deux jambes.
Gou éteint l’audio borgne. Le tumulte des enfants envahit la pièce comme s’ils avaient été massés sur une ligne de départ. Gou referme les trois petites fenêtres. La paix revient, mais l’odeur s’intensifie, l’air ne trouvant plus par où s’échapper. Gou vaporise un désodorisant sorti du tiroir de son bureau. Les minuscules gouttes d’eau se dispersent dans les airs. il les imagine affronter l’odeur. Comment les vapeurs d’eau contenues dans le spray l’effacent-elles ? Est-ce qu’elles luttent individuellement ? Sont-elles en charge d’une zone ? Chaque particule d’eau capture-t-elle chaque composant de l’odeur pour l’anéantir, tel un terroriste qui s’élance avec sa bombe ? Autour de la table, l’air est devenu nettement meilleur. Gou replace le vaporisateur dans le tiroir.

– Bon, si on parlait travail ? dit-il en tirant son fauteuil pour s’asseoir.
– J’ai entendu dire que vous supprimiez des données sur Internet.
– Si on vous l’a dit, c’est sûrement vrai.
– Je… en fait… je suis venu pour parler avec vous d’effacement.
À ces mots lâchés tout bas, les yeux de Gou se mettent à briller.
– Qui vous a parlé d’effacement ?
– Il faut garder secret le nom de l’intermédiaire, non ?
– Quand il s’agit d’effacement, on fait une exception. Il faut que je sache d’où ça vient. Je ne peux pas accepter n’importe quelle demande.
– Je ne sais pas si je peux révéler son identité.
– Vous n’y êtes pas obligé. Vous pouvez parfaitement garder bouche close, vous mettre debout et partir. Vous voulez que je vous raccompagne jusqu’à la porte ? Elle n’est pas très loin…
– C’est quelqu’un qui fait partie de votre clientèle, monsieur.
– Ne m’appelez pas monsieur. Qui est-ce ?
– Alors comment dois-je vous appeler ?
– Juste Gou dong-chi.
[…]

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