Manhwa Une société en métamorphose

Deux femmes

En sélection officielle du Festival d'Angoulême 2019, l'oeuvre de Song Aram rappelle au lecteur les paradoxes de la société de la Corée du sud.

Deux vies, deux récits, deux femmes. Tout les sépare, Hong-yeon est petite et ronde, exubérante et bavarde, c’est une citadine, elle vit à Séoul et a plus ou moins pris son indépendance, squattant à droite à gauche faute de moyens car se loger coûte très cher, tout en essayant de réussir dans son métier de manhwaga. Mais à force de vivre dangereusement, elle tombe enceinte, d’un garçon qu’elle connaît à peine, et décide tout à trac de se marier. L’avortement est illégal en Corée du Sud, d’ailleurs l’idée n’est même pas évoquée. Autrement dit, Hong-yeon se range. Pour elle qui est si indépendante, la décision est brutale et d’importance, et son amie Gonju, la princesse de Daegu, est circonspecte. D’ailleurs Song Aram fait d’elle une longue plante souple, à l’attitude réservée et l’esprit acéré ; Gonju est « montée » à Séoul pour se lancer dans le journalisme et échapper à l’emprise étouffante de sa famille. Sa mère, en particulier, lui réserve le meilleur de son amertume de femme au foyer, sans identité ni histoire ; Gonju s’occupe longtemps de sa grand-mère paternelle, en déplorant le caractère atrabilaire d’une mère qui tourne en dérision les rêves de sa fille. Lorsque Gonju rejoint Hong-Yeon à Séoul, les deux copines vont-elles échanger leurs vies ?

Mais l’architecture du récit de Song Aram se déploie comme une série de boîtes qui s’ouvrent pour mieux se refermer : c’est ainsi, Hong-Yeon se range, et Gonju s’évade ; mais assez vite, alors que Hong-Yeon s’épuise aux côtés de son mari fainéant et gâté et de sa belle-mère abusive, Gonju cède et alors qu’elle vient juste de décrocher un bon poste, sacrifie sa liberté  pour elle aussi accomplir son devoir : assister sa mère mourante, trouver un « vrai » boulot, se marier, tomber enceinte, et cetera et cetera …  Cela sonne comme une fatalité puisque même Hong-Yeon se résigne à tout pour sauver son mariage.

Les fêtes traditionnelles et les cérémonies funéraires rythment le récit ; elles sont comme de vieux costumes dont on ne parvient pas à se défaire, et signent le malaise de femmes et d’hommes qui ne savent plus comment vivre dans cette société. Le seul personnage masculin qui trouve grâce aux yeux de Song Aram, c’est le père de Gonju qui tente de l’aider à prendre son indépendance et en même temps, s’efforce de faire tenir ensemble ces éléments d’une famille traditionnelle symbole de la faillite du modèle en Corée du Sud. Les autres sont des ombres, des ados attardés, des machos égoïstes, mais toujours un fardeau. Quel tableau !

On retrouve les thèmes évoqués dans la littérature contemporaine de Eun Hee-kyung à Chang Kang- myoung, leur dureté et leur mélancolie. Au fil des cases, un bleu fade durcit les ombres et renforce l’impression d’un interminable crépuscule. Les éclairages d’hôpital, néons qui éblouissent la nuit, surexposent le drame. On est très loin du bonheur du jeune couple héros du roman graphique Le goût du kimchi, de Hong Yeon-sik, qui s’évade de Séoul et du carcan familial, pour goûter les joies d’une vie à la campagne et de la construction d’une relation de couple différente. Entre Hong-yeon et son copain, la tendresse est fatale, et la seule représentation de leur « amour » consiste en une vignette où Tae-shik rassure la jeune femme en acceptant d’assumer la situation. Bien plus proches sont les univers dessinés de Sim Heung-Ha ou Samir Dahmani ; la difficulté d’être jeune en Corée du Sud, la difficulté d’être femme, celle d’être jeune parent comme celle d’être trop âgé pour survivre seul, autant de sujets qui font la Une des actualités sociétales et des reportages. Si la focale est centrée sur la description de la condition féminine en Corée du Sud, l’œuvre de Song Aram va bien au-delà dans la dénonciation d’un système où la reconnaissance confucianiste de la sagesse des aînés est devenue la soumission au pouvoir, au patron, à une belle-mère ou une mère aigrie et jalouse ; où chacun, homme et femme, peine à réinventer sa place. La défaillance de la vieille société est évidente, mais rien ne la remplace pour autant, et l’avènement d’une condition moderne pour les femmes et hommes de Corée se fait attendre : le dessin en est tout asséché, les yeux sont petits et les regards fuyants, les bouches tordues pour les paroles amères, les traits sont stylisés et ne sont qu’expression du mal-être sans qu’aucune volonté esthétisante ne vienne jamais adoucir le tableau.

Song Aram expose une réalité bien moins clinquante que l’image publicitaire de la korean success story, mais qui permet au lecteur de réaliser l’ampleur du défi que constitue l’invention d’une autre société en Corée du Sud. Les jeunes relèveront-ils le gant ? S’en donneront-ils les moyens ? L’histoire de la Corée est faite de ces bouleversements pour le pire et pour le meilleur. Souhaitons que cette crise profonde ne soit qu’une étape, et que Song Aram trouve dans le renouveau l’inspiration pour un prochain album, pas trop lointain.


DEUX FEMMES
SONG ARAM
Traduction du coréen par LIM Yeong-hee
Éditions Ça et Là, 167 pages, 18 €.

%d blogueurs aiment cette page :