Une société en métamorphose

Les enfants du silence

En 2005, un professeur de l’école pour enfants malentendants Gwangju Inhwa découvrit que les élèves de l’école subissaient des violences physiques et sexuelles de la part de certains professeurs et responsables pédagogiques. Suite à la dénonciation de ces abus, l’affaire fut rapidement enterrée et quatre des six accusés furent rétablis dans leurs fonctions. Touchée par une telle injustice, l’auteure Gong Ji-young publia en Corée en 2009 son roman Les Enfants du Silence (도가니), dans lequel elle reprend les faits pratiquement à l’identique. L’œuvre est construite en deux parties : tout d’abord l’arrivée du nouveau professeur dans l’école et sa découverte des viols ; puis le récit détaillé de l’enquête policière et du procès qui s’ensuit. Gong Ji-young nous mène à travers la procédure de traitement des affaires de viol sur mineur, sans omettre aucun détail. Loin de vouloir atténuer la réalité, l’auteure nous fait mesurer toute l’horreur de la situation et parvient à nous transmettre toute la douleur qui en résulte. 

Le roman est découpé en 119 parties de deux ou trois pages chacune. Gong Ji-young hache le récit pour ne pas se laisser submerger par son atrocité ; chacune de ces pauses est nécessaire, au lecteur autant qu’à l’auteure, pour intégrer pleinement la cruauté des faits. Il serait immoral de se contenter de détourner le regard face à ce qui s’est passé, mais il est impossible de tout assimiler en une seule fois tant l’affaire est effroyable. Et bien que l’auteure souhaite plus que tout regarder la réalité en face, elle ne peut s’empêcher d’instaurer une certaine distance entre elle et l’histoire qu’elle raconte. 

Le lieu où Gong Ji-young choisit d’établir son récit est un exemple évident de cette distance. L’histoire prend place dans la ville de Mujin, une ville fictive créée par Kim Seungok dans son roman Voyage à Mujin. Pourquoi placer l’intrigue dans un lieu imaginaire ? Peut-être que nommer une ville existante place cette horreur trop près de la réalité. Comme pour éloigner inconsciemment cette réalité trop cruelle, Gong Ji-young préfère Mujin à Gwangju, la ville où les faits ont réellement eu lieu. Cette même ville, Mujin, dont le nom signifie « baie embrumée », est constamment plongée dans le brouillard. Cette nappe blanche, symbole des secrets qui entourent l’école, semble se moquer des personnages principaux et ne dégager le ciel que dans les jours les plus sombres ; le jour de la sentence, alors que les accusés sont à peine condamnés, « Le ciel est aussi bleu qu’une lame de couteau effilée » (p.257).

Pourquoi relater avec tant de précisions une telle histoire ? Certains considèrent que Gong Ji-young écrit pour rendre le monde meilleur. Il est vrai que ce roman a créé une véritable avancée dans la société coréenne. En écrivant son roman sans omettre les détails les plus crus, Gong Ji-young a su toucher le lectorat coréen, si bien qu’en 2011, une adaptation cinématographique du roman est sortie sous le nom de Silenced. Ce film eut un tel impact en Corée et dans le reste du monde, que la loi Dogani fut votée par l’assemblée nationale coréenne en 2011, en faveur des mineurs victimes d’abus sexuels.

Cependant, en lisant les textes de Gong Ji-young, on réalise qu’elle écrit aussi pour se sentir moins impuissante. Alors que le lecteur est condamné à regarder l’histoire se dérouler, l’auteure contrôle ses personnages et leur fait faire les choix que d’autres n’auraient pas eu le courage de faire. « J’ai renoncé à changer le monde […] Si je me bats aujourd’hui, c’est pour l’empêcher de me changer » (p.243). Si Gong Ji-young écrit aujourd’hui ce n’est pas pour rendre le monde meilleur, c’est pour garder l’espoir que le monde est bon, et pour ne pas désespérer de la cruauté des Hommes. 


LES ENFANTS DU SILENCE
GONG JI-YOUNG
Traduit du coréen par LIM Yeong-hee
avec la collaboration de Lucie MODDE
Philippe Picquier, 288 pages, 19 €.

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