Chroniques Romans Une société en métamorphose

Un Balcon sur la Lune

Bien qu'elle fasse évoluer ses personnages dans une société où seule la performance et la compétition comptent, Chung Han-ah essaye de leur donner l'espoir d'un avenir heureux.

Hell Joseon
Ce terme est une néologisme apparu dans les années 2010, principalement utilisé par la jeunesse pour critiquer le chômage, les inégalités économiques et les conditions de travail extrêmes en Corée du Sud.

Alors que certains auteurs coréens, comme Chang Kang-Myoung et Kim Sa-Gwa, dépeignent dans leurs romans une jeunesse coréenne sans perspective d’avenir, Chung Han-ah décide de donner à ses jeunes personnages principaux des rêves, des espoirs, et des fins heureuses.

Un Balcon sur la Lune raconte l’histoire d’Eun-Mi, une jeune femme qui ne parvient pas à devenir journaliste malgré son acharnement. Désespérée après avoir raté un énième concours de journalisme, Eun-Mi est envoyée par sa grand-mère aux États-Unis pour y retrouver sa tante Sun-i, qui prétend être devenue une astronaute de la NASA. Eun-Mi est accompagnée par Min, son amie d’enfance, qui vient de lui révéler qu’elle est une femme trans et qu’elle souhaite mettre ce voyage à profit pour explorer sa véritable identité. Le roman est centré sur les aspirations et les désillusions d’Eun-Mi, mais aussi sur les relations amicales et familiales indéfectibles des différentes femmes de l’histoire. Le thème de la transidentité a également une grande importance dans cette œuvre. Seul bémol difficilement explicable : Min a beau déclarer ouvertement être une femme dès le début du roman, elle est désignée par des pronoms masculins tout au long de l’histoire, même après qu’Eun-Mi lui déclare : « Tu es une vraie femme Min. Tu es même plus féminine que moi ! » (p.127) Malgré cela, le roman traite avec une grande délicatesse de l’évolution de chacun de ses personnages.

Après qu’Eun-Mi ait retrouvé sa tante, elle ne tarde pas à comprendre que celle-ci n’est pas réellement devenue astronaute : en réalité, Sun-i gagne sa vie en vendant des sandwichs dans une boutique. Alors que l’on s’attendait à ce qu’Eun-Mi puisse s’inspirer du succès de sa tante et revienne en Corée en sachant quoi faire de son avenir, celle-ci se retrouve consternée par la découverte du mensonge de Sun-i, et ne parvient pas à comprendre qu’elle se satisfasse d’une vie aussi simple et banale que celle d’une vendeuse de sandwichs.

Nous retrouvons ici une thématique phare de la littérature coréenne : les conséquences de la société de performance. Eun-Mi ayant toujours grandi dans un monde où seule compte la réussite sociale et professionnelle, elle ne parvient pas à comprendre le bonheur de Sun-i. Même après avoir échoué durant des années à devenir journaliste, Eun-Mi n’a jamais songé à changer de projet car, à ses yeux, l’abandon n’est pas une option. Ou plutôt, le seul abandon qu’elle peut se permettre, c’est un abandon définitif : le suicide.

« Quel serait le meilleur moyen de me suicider en silence ? » (p.11)

L’idée de sortir du modèle linéaire de la réussite et de la performance – qui lui est enseignée par la société sud-coréenne depuis sa naissance – ne lui vient pas à l’esprit avant qu’elle ne soit confrontée à la vie « ratée » dont sa tante semble se satisfaire.

L’histoire de Chung Han-ah est celle d’une jeunesse qui sort des cases de la société pour trouver le bonheur. Si Eun-Mi ne peut pas devenir journaliste, elle peut sûrement être heureuse autrement, dans une autre forme d’écriture, dans une autre perspective de vie. Il en est de même pour Min, qui se débat avec sa recherche d’identité et fini par comprendre que ce n’est pas parce qu’elle ne rentre pas dans toutes les cases de la féminité qu’elle ne peut pas être une véritable femme. Dans le roman de Chung Han-ah, c’est la grand-mère d’Eun-Mi qui la pousse à partir voir sa tante, comme pour lui ouvrir les yeux et lui permettre de ne pas faire les erreurs qu’elle a elle-même commises dans sa jeunesse. En effet, le mariage de la grand-mère est décrit comme une « erreur irréversible » (p.45) et nous déduisons que c’est en se forçant à suivre les normes de la société sud-coréenne qu’elle a compris que celles-ci menaient rarement au bonheur. Sa tante semble en être venue aux mêmes conclusions lorsqu’elle dit à Eun-Mi :

« Quand j’imaginais l’adulte que tu deviendrais, je savais déjà […] combien tu aurais du mal à rentrer dans le rang, combien la vie serait compliquée pour toi. » (p.78)

Mais comment faire comprendre une telle chose à Eun-Mi ? Comment l’arracher à des années de conditionnement durant lesquelles elle n’a su voir le monde que d’une seule façon ? La génération précédente connait les travers de hell Joseon et voudrait mettre fin à cette considération de la réussite complètement invivable. Pour faire comprendre cela à sa nièce, Sun-i lui explique la vie qu’elle a choisie de mener par une simple phrase : « je suis libre » (p.130)

Après que chacune de ses certitudes aient été bouleversée, Eun-Mi comprend enfin la sérénité qui anime sa tante. Elle est enfin libre d’abandonner le journalisme, un rêve artificiel auquel elle s’était accrochée par peur de ne rien pouvoir faire d’autre. Au milieu du chaos de la vie, Eun-Mi reste heureuse en se raccrochant à ceux qu’elle aime et à ce qu’elle sait :

« J’habitais une planète, la Terre. Et j’étais comme la spectatrice d’un cycle infernal au cours duquel, sans cesse, celle-ci implosait, puis renaissait. » (p.140)


Un Balcon sur la Lune
Chung Han-ah
Traduction de PARK Mihwi et Véronique CAVALLASCA
Decrescenzo éditeurs, 144 pages, 17€

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